[Film] Territoires zéro chômeur : une utopie qui change la vie
02/02/2026
Sorti fin 2025 et en cours de diffusion nationale, le film “Utopie zéro chômeur” raconte la mise en place d’une expérimentation “Territoire zéro chômeur” dans un quartier de Laval, en Mayenne. Il donne largement la parole aux salariés de cette nouvelle entreprise qui racontent leur renaissance et leur fierté retrouvée. Et un CSE est en train de voir le jour !
Dans la tranquille préfecture de la Mayenne, le quartier Saint-Nicolas, sorti de terre dans les années 60, n’a pas forcément bonne réputation. “Les zones de travailleurs sont devenues des zones de chômeurs”, explique le film Utopie zéro chômeur qui raconte un début de réveil de ce quartier en déclin. Illustration : le centre commercial à moitié abandonné du quartier a vu rouvrir son restaurant fermé depuis belle lurette. Un entrepreneur privé ? Non, le risque serait sans doute trop élevé. L’initiative de cette reprise qui permet à six personnes (plus le chef) de travailler revient à “VaL’oriSonS 53”, l’entreprise à but d’emploi (EBE) issue de l’expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée (TZLCD), lancée dans ce quartier populaire mayennais en 2023. Ici, la moitié des ménages sont sous le seuil de pauvreté, et un tiers sont des familles monoparentales.
Personne n’est “infilmable”
Le réalisateur Claude Baqué, à la fibre sociale forte (il a, par exemple, mis en scène à Avignon une pièce sur les sans-abri), a posé sa caméra pendant un an, au début de l’expérimentation en 2023-2024, dans ce quartier marqué par une immigration d’Afrique subsaharienne.
Dans le dossier de presse, Claude Baqué explique qu’il n’a pas sélectionné la quinzaine de personnages qui s’expriment, dont une majorité de salariés. “Le premier principe de TZCLD, c’est ‘personne n’est inemployable’. Donc, j’ai tenu à filmer tout le monde, puisque, de la même façon, personne n’est « infilmable »”, explique-t-il.
Genèse du projet
Le grand mérite de ce film sensible est de réunir deux dimensions différentes qui se nourrissent l’une de l’autre : l’élaboration du projet d’EBE et sa mise en œuvre concrète, d’une part ; le vécu des salariés qui ont rejoint l’aventure de cette entreprise d’un genre nouveau, d’autre part.
Utopie zéro chômeur revient sur la genèse du projet quand, dans les années 90, un chef d’entreprise de l’Anjou, Patrick Valentin, a l’idée de cet “emploi adapté garanti” qui permet à chacun de travailler à la mesure de ses capacités. Avec déjà l’idée que les dégâts du non travail pour la société sont très lourds et qu’il vaudrait mieux injecter ces sommes dans des emplois d’intérêt collectif. Plus tard, il va se rapprocher du mouvement ATD Quart-Monde qui reprend à son compte cette intuition.
Des partenaires et une maman
De ces échanges avec plusieurs associations, va naître cette idée des territoires zéro chômeur de longue durée, expérimentée au départ dans dix territoires à partir de la première loi de 2016. Dix ans plus tard, 83 territoires (ruraux, urbains, métropolitains ou ultramarins) ont créé des entreprises à but d’emploi. Celle de Laval n’a que deux ans, mais compte déjà 48 salariés.
| Un CSE déjà en place Preuve de l’intégration dans le droit commun de VaL’oriSonS 53 : un comité social et économique (CSE) a été créé. Les élus ont pu d’ailleurs présenter l’instance et leurs projets lors d’une réunion organisée avant les fêtes de fin d’année. Pourquoi un CSE dans une telle structure ? “Mais parce que c’est obligatoire”, nous répond Lucie Chauvin, la directrice. Celle-ci estime aussi, 3 ans après la création de la structure, que le temps est venu de discuter collectivement pour trouver de nouvelles règles notamment pour la prise des congés payés. Le CSE ne dispose pour l’instant pas de budget “mais ce sera le cas lorsque nous passerons le cap des 50 salariés”, envisage la directrice. |
Le film rend bien compte de la collaboration de tous les partenaires qui rend possible cette création : le maire de Laval (qui rappelle que ce projet s’inspire des “socialistes utopiques” du 19e siècle) et son adjoint, Laval Agglo, la direction de l’emploi de la Dreets, France travail, le tissu associatif… Et puis on découvre la personnalité charismatique d’Anne Letetrel, cheffe de projet, qui a su fédérer autour d’elle pendant deux longues années ceux que la société ne voit plus depuis longtemps. “Anne, c’est une maman”, dit une salariée.

Huit activités différentes
La dimension économique n’est pas oubliée dans ce film de 90 minutes. On voit comment “VaL’oriSonS 53” agrège huit activités qui ne font pas concurrence à l’existant et apportent un service nouveau à la population.
Outre le restaurant, ont ainsi été créés mois après mois : un chantier de recyclage de fenêtres en bois, une activité de compostage, du lavage de voiture sans eau, un pressing avec livraison à domicile… sans oublier un pôle administratif et de communication.
À noter que “VaL’oriSonS 53” envisage de créer une mini-crèche ou une maison d’assistantes maternelles (MAM) pour faire face aux besoins importants de garde d’enfants.
Avoir une fiche de paie
Le moment le plus intéressant et le plus fort de ce film concerne… le bulletin de salaire. Devant un fond noir, une petite dizaine de salariés au chômage depuis si longtemps racontent ce que le retour à l’emploi a changé dans leur vie. Les termes de dignité, de reconnaissance, de fierté sont très fréquemment cités. Lys Mbelani parle de “rêve éveillé”. “Je vais être super contente d’avoir une fiche paie. Je vais la montrer à mes enfants. […] Ils vont avoir un autre regard”, raconte avec un sourire communicatif Aurore Mangin.
► Utopie zéro chômeur, un film de Claude Baqué. Projections les 29 janvier à Saint-Ouen-l’Aumône (95) et Luzy (58), 1er février à Saint-Céré (46), 2 fév. à Brest, 3 fév. à Guingamp, 5 fév. à Bailleul (59), 8 fév. à Paris,etc. Toutes les dates sont ici.
| Une loi pour prolonger l’élan |
| Lancée il y a dix ans, l’expérimentation Territoires zéro chômeur sera-t-elle généralisée à l’ensemble du territoire en 2026 ? Difficile à dire compte-tenu du contexte politique incertain. Mais la proposition de loi portée par le député Stéphane Viry (Liot) visant à sécuriser ce dispositif en le prolongeant jusqu’à la fin 2026, et à le généraliser progressivement, a été adoptée le 27 janvier à l’Assemblée. Reste à savoir ce que fera le Sénat… |
Noël Bouttier
