[Théâtre] Léon Jouhaux libéré de l’oubli

02/12/2025

La pièce “Itter 43-45” retrace un épisode méconnu de la vie de Léon Jouhaux, emprisonné dans le château autrichien d’Itter de 1943 à 1945. L’incarnation des acteurs servie par une mise en scène vivifiante rappelle au grand public la mémoire du fondateur de FO. Voici donc Léon Jouhaux libéré des oubliettes de l’histoire.

“Ich habe einen Koffer für Léon Jouhaux” : “J’ai une valise pour Léon Jouhaux”. Ainsi démarre la première scène d’Itter 43-45, par la voix Augusta Bruchlen, secrétaire puis compagne du fondateur de Force Ouvrière. Après avoir refusé l’exil aux États-Unis, Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, est arrêté à Marseille fin 1941. Conduit à Vichy, il est livré aux Allemands comme bon nombre d’opposants politiques au régime du maréchal Pétain, et interné au château d’Itter, en Autriche, jusqu’à sa libération en mai 1945.

Léon Jouhaux libéré une seconde fois, non des Allemands mais de l’amnésie collective c’est la prouesse d’Itter 43-45. En dehors des adhérents de FO, des syndicalistes en général et des connaisseurs de l’histoire sociale, peu de Français pourraient aujourd’hui raconter son histoire. Pourtant, Léon Jouhaux ne mérite pas cet oubli. S’il fût témoin des douloureux séismes de la CGT et fondateur de FO fin 1947 avec Robert Bothereau, c’est aussi le précurseur du paritarisme, le père de l’Organisation Internationale du Travail et de l’ancêtre du CESE (Conseil économique social et environnemental). Prix Nobel de la paix et de la défense des ouvriers de son temps, il obtint par plusieurs grèves la fin du phosphore blanc dans les usines d’allumettes où il s’échinait à Aubervilliers. Autant d’épisodes de son parcours que la pièce de Frédéric Desbordes vient mettre à la portée du plus grand nombre.

Itter 43-45 a été jouée à Paris puis le week-end dernier à Saint-Jean-de-Gonville, dans le Jura, au Théâtre des 50 fondé par Frédéric Desbordes. Elle pourrait ensuite faire son retour dans la capitale, la troupe n’attendant que le soutien des producteurs, puis au prochain festival de théâtre d’Avignon.

Genèse d’Itter 43-45

L’auteur, Frédéric Desbordes, est décédé prématurément de maladie avant d’avoir pu voir Itter 43-45 sur scène. Aux origines de la pièce, l’ancien secrétaire général de FO, Yves Veyrier, qui attire son attention sur l’histoire de Jouhaux. L’affaire aurait pu s’arrêter là et le manuscrit moisir au fond d’un tiroir sans la détermination de Karen Curtis, épouse de Frédéric Desbordes, amie d’Yves Veyrier et complice de Marc Blondel, mais aussi responsable du Comité de la liberté syndicale de l’OIT. C’est d’ailleurs au siège de l’institution, à Genève, que l’avant-première d’Itter 43-45 s’est tenue, le 27 novembre dernier.

La pièce sort donc l’année anniversaire des 80 ans de la libération de Léon Jouhaux. Elle a bien sûr reçu l’indispensable soutien de la confédération FO, qui avait d’ailleurs ouvert ses archives à l’auteur. “Il y a 80 ans, Léon Jouhaux était libéré du château d’Itter. Rappeler Léon Jouhaux, c’est rappeler l’homme qu’il fût jusque dans les temps que nous vivons. Et pour notre congrès de 2026, nous reprenons son slogan ‘La paix pour la justice sociale'”, a indiqué Frédéric Souillot dans en introduction de la première représentation publique, le 28 novembre à l’Auguste Théâtre du 11e arrondissement de Paris. L’actuel Secrétaire général de FO en a profité pour rappeler, sur les traces de Léon Jouhaux et d’André Bergeron, “la place des organisations syndicales aujourd’hui, la place qui est la nôtre, c’est-à-dire l’indépendance et surtout la bataille contre l’obscurantisme et pour la paix”.

Au cœur du réacteur : les textes de Léon Jouhaux

Itter 43-45 est mise en scène par le frère de l’auteur, Olivier Desbordes, et jouée par quatre acteurs époustouflants de vivacité. La pièce représente la détention de Léon Jouhaux, mélange de tragédies imminentes et de rêves brisés. Comment se résigner à l’emprisonnement quand on a tant à accomplir ?  Au milieu de ses codétenus, le futur fondateur de FO, “le cœur cuirassé pour affronter le sort”, fait passer le temps : il reprise ses chaussettes et apprend l’Allemand. Mais pas l’Allemand de l’occupant : “Celui de Goethe et de Schiller. Cette Allemagne là, ce n’est pas nous qui la violentons, et c’est parce qu’elle est outragée que nous protestons aujourd’hui”.

Les locataires d’Itter refont le monde, partagent leurs idéaux et désaccords, se moquent de leurs geôliers. Augusta Bruchlen, compagne de Jouhaux interprétée par une Claire Parma lumineuse, traduit les éditos que publie Goebbels, ministre de la propagande d’Hitler, dans le journal “Das Reich”. Comme Jeanne Blum, épouse de Léon, elle extirpa aux Allemands et à Vichy l’autorisation de rejoindre son mari en prison. Paul Reynaud, ancien président du Conseil avant l’arrivée au pouvoir de Pétain, rédige ses carnets de souvenirs et l’ancien ministre de Vichy et champion de tennis Jean Borotra (Gabriel Bird) fomente des projets d’évasion.

Il faut dire que la libération de Jouhaux par les soldats américains fut rocambolesque. Après deux ans d’incarcération, elle est en partie liée à une évasion de Jean Borotra qui ramena des renforts. Mais les Allemands résistèrent et la délivrance des prisonniers d’Itter donna lieu à une des batailles les plus étranges de la Seconde guerre mondiale. Tout d’abord parce que l’ancien commandant du camp de concentration de Dachau y trouva refuge avant de s’y suicider (épisode relaté d’ailleurs dans la pièce). Ensuite parce que les troupes américaines recevront le soutien de soldats de la Wehrmacht (armée régulière allemande) contre ceux de la Waffen-SS (troupes d’élites composées des plus fervents nazis). Et enfin, parce qu’un officier allemand, Joseph Gangle, converti à la résistance autrichienne, ira prévenir les soldats américains stationnés dans un village proche du château. Trois jours plus tard, Léon Jouhaux fut déposé à Paris par l’avion personnel du général de Gaulle.

Malgré l’importance du personnage principal, la mise en scène d’Olivier Desbordes permet à chacun de respirer dans son personnage sans jamais écraser les autres. Au premier rôle, Julien Asselin, doté d’une force de conviction peu commune, dose ses élans en restant toujours proche de Léon Jouhaux : même dans ses silences, il prononce mille mots. Pour y parvenir, il a dû se préparer à tenir ce rôle sans se laisser dépasser par la stature du fondateur de FO. Dans la salle, pas un mot, pas un bruit : le spectateur retient son souffle, capturé dans son filet de phrases.

Julien Asselin : “Léon Jouhaux m’a beaucoup appris”

Hasard du costume ou clin d’œil à Frédéric Souillot, Julien Asselin tient le rôle en portant comme le secrétaire général de FO un gilet par-dessus sa chemise. Le fait est que Léon Jouhaux l’arborait aussi. Mais l’habit ne suffit pas pour camper un personnage réaliste. “Je me suis beaucoup préparé, j’ai fait des recherches et surtout, je me suis appuyé sur les discours de Léon Jouhaux. Je ne le connaissais pas auparavant, j’ai donc découvert l’un des rares Français Prix Nobel de la paix, et ses mots m’ont passionné dans le contexte actuel”, nous a-t-il confié. De passage à Genève pour l’avant-première de la pièce, Julien Asselin a même eu l’émotion de tenir entre ses mains la médaille de Prix Nobel de Jouhaux.

Sa tâche fut ardue car on dispose de peu d’archives audiovisuelles. ” Léon Jouhaux restera un rôle particulier pour moi car il m’a beaucoup appris. En plus, ses discours ont été rédigés dans un Français très riche, disparu aujourd’hui. Il a fallu être au cordeau car ses écrits ne permettent pas de se rattraper. Je me suis tenu à une exigence : être impeccable sur les textes pour pouvoir être libre dans mes réactions avec mes partenaires de scène”, nous explique-t-il. Julien Asselin a su en tout cas trouver l’inspiration pour interpréter un Léon Jouhaux plus que convaincant. La mémoire et l’imagination vivent parfois sous le même toit.

Marie-Aude Grimont

Un CSE se fait voler pour 195 000€ de chèques-cadeaux

03/12/2025

Le CSE de l’Hôpital européen de Marseille s’est fait voler pour 195 000€ de chèques cadeaux début novembre. Une affaire qui inquiète les représentants du personnel qui gèrent de tels titres. Explications et conseils.

Selon des informations de BFM et du Figaro, des cambrioleurs ont dérobé début novembre pour 195 000€ de chèques cadeaux, et d’invitations à des spectacles, appartenant au CSE de l’Hôpital européen de Marseille, dans le 3e arrondissement de la préfecture des Bouches-du-Rhône, un établissement qui compte 1 400 salariés.

Une porte de bureau du comité social et économique a été fracturée, le vol ayant sans doute eu lieu le week-end, les titres n’étant pas placés dans un coffre ou dans une armoire fermée à clé. Une enquête a été ouverte. “Et les chèques-cadeaux ont été bloqués, si bien que leur utilisation est impossible”, nous rapporte André Descamps, responsable du syndicat FO santé sociaux des Bouches-du-Rhône.

Une information aurait été envoyée aux commerçants susceptibles de voir passer ces chèques en paiement afin qu’ils les refusent au regard de leurs numéros, mais les titres ne seraient pas nominatifs. Il semblerait que le CSE, géré par la CGT, ait demandé au prestataire de rembourser le montant, ce qui ne serait pas envisageable avant la fin de leur validité, dans plusieurs mois (*).

Une hypothèse qui semble toutefois incertaine. “Dans ces chèques-cadeaux, nous précise Marc Robert, avocat au barreau de Paris, il n’y a pas un dispositif de type interbancaire de signalement de chèques volés comme c’est le cas des titres bancaires. Les titres dématérialisés sont nominatifs et beaucoup plus sécurisés”. Et l’avocat d’ajouter : “Si le montant qui devait distribué à Noël représente 100 ou 300€ par salarié ou famille, cela mériterait une communication de crise de la part du CSE vis-à-vis des salariés. Le CSE peut aussi porter plainte ou se constituer partie civile”. 

Une inquiétude dans les autres CSE

Quoi qu’il en soi, l’affaire ne rassure guère les responsables du personnel de la région qui gèrent de telles activités sociales et culturelles (ASC).

“Quand j’ai vu passer cette information, j’ai tout de suite alerté mes collègues du CSE qui gèrent les activités sociales. Normalement, ils ont un coffre-fort et les titres ne restent pas longtemps dans le local du comité”, réagit Djamila Brahima, responsable du syndicat santé CFDT Bouches-du-Rhône et membre titulaire du CSE central de Clariane (ex-Korian).

“Chaque année, c’est un travail qui m’inquiète. Cela représente quand même 200 000€ à distribuer !” nous dit de son côté Myriam Kalbite,  la responsable du syndicat CFTC santé sociaux des Bouches-du-Rhône. Elle gère avec une autre élue les chèques-cadeaux du CSE de l’association d’aide à domicile, Home services, qui fait travailler 1 400 personnes dans toute la région. La syndicaliste nous explique que le local du CSE dispose d’un coffre-fort, mais de taille modeste, et qu’il faut donc distribuer rapidement les chèques-cadeaux : “Je fais moi-même la tournée des agences de Home service pour les remettre contre émargement”. Des titres dématérialisés ne lui apporteraient-elles pas davantage de sérénité ? “Le problème, c’est que chez nous tous les salariés n’ont pas de mail ni d’ordinateurs”, nous répond Myriam Kalbite. 

Une grosse responsabilité pour le CSE 

Les problèmes posés par le stockage et la distribution de ces titres de papier sont donc bien réels. Ces titres de paiement sont sous la responsabilité de leur acheteur, et donc du CSE si c’est lui qui les achète pour les redistribuer aux salariés.

“Les chèques cadeaux sont sous votre entière responsabilité et sans aucun recours possible en cas de perte ou de vol. Les chèques cadeaux ne peuvent donc pas faire l’objet d’une demande d’opposition”, prévient le site d’Edenred.

Du côté d’UpCoop, l’avertissement est le même : “Les chèques UpCadhoc sont des valeurs au même titre que les billets de banque. Ils ne sont donc malheureusement ni échangeables ni remboursables”. 

Idem chez Elfrich : “Les chèques-cadeaux perdus ou volés ne sont ni échangés, ni remboursés”.

Autant dire que les CSE ont intérêt à ne pas stocker longtemps ces titres pour éviter un risque de vol, et à le faire sous forme sécurisé comme dans un coffre-fort. Nombre de comités ont d’ailleurs choisi de réduire ce risque en faisant appel aux titres dématérialisés. Mais il est vrai que cela prive les élus du comité d’une remise en mains propres qui leur donnent l’occasion de voir et d’échanger avec les salariés, et que cela peut ne pas être adapté pour certains personnels.

L’assurance du CSE peut-elle couvrir ces vols ?

Ce type de faits divers peut favoriser, aux yeux de l’avocat Marc Robert, une prise de conscience de la part des élus CSE sur la valeur des biens du CSE et sur les mesures de précaution à prendre. Car selon lui, les comités, en matière d’assurance, songent d’abord à couvrir la responsabilité civile des membres du CSE à l’occasion des activités de leur mandat, alors même que la valeur des biens du comité peut être importante, qu’il s’agisse d’un parc de téléphonie ou informatique, ou de prestations d’activités sociales et culturelles.

Rappelons que l’employeur doit fournir au CSE un local et qu’il doit prendre en charge l’assurance, mais que les biens et objets du CSE disposés dans les locaux peuvent ne pas être inclus dans cette assurance. 

“Je ne connais l’histoire du vol de Marseille. Il faudrait examiner la police de l’assurance, et ses plafonds de remboursement, pour voir si les locaux du comité sont assurés de façon aussi à garantir la billetterie, auquel cas le CSE pourrait prétendre à se faire rembourser s’il peut prouver la présence des titres et de leur montant. Dans le pire des cas, le CSE peut porter plainte et demander le remboursement des préjudices si l’on retrouve les auteurs du vol”, réagit Bettina Ferreira Houdbine, avocate associée chez JDS Avocats. Cette dernière nous indique n’avoir pas été confrontée à ce type de vols, les situations qu’elle a examinées comme avocate étant plutôt des détournements du fait d’élus du comité ou de salariés du CSE.

À ses yeux, cette affaire doit en tout cas éveiller la curiosité des élus : “Il me semble que le plus souvent les élus pensent que le local est assuré par l’employeur et qu’ils sont donc couverts. Ils ne vont donc pas aller vérifier la police de l’assurance, car ils n’ont pas la main sur la souscription du contrat”. L’avocate conseille-t-elle aux CSE de s’assurer eux-mêmes contre de tels risques ? Bettina Ferreira Houdbine ne se prononce pas sur un plan général, tout en observant que cela pourrait exposer les CSE à “une police d’assurance assez chère”. 

En tant que personne morale, nous répond de son côté Marc Robert, “le CSE peut tout assurer, que ce soit le risque incendie ou le risque de vol, en sachant que l’assureur peut aussi demander en retour des protections (type de portes, coffre-fort)”, nous dit l’avocat. Même sans assurance, ce type de vols peut conduire le CSE à adopter la solution de titres qui paraît la plus sécurisée, même si elle renchérit la prestation.

La Maif, que nous avons contactée à titre d’exemple, nous explique par la voix de Stéphane Migaud, conseiller référent technique marketing offres et services, que son assurance dédiée aux CSE intègre “une couverture d’assurance des titres et valeurs détenus pas la structure” et donc que “si un CSE connaît un vol ou la détérioration de titres tels que des chèques-cadeaux, les garanties pourront être mises en œuvre et nous procèderons soit au remboursement des titres soit au coût engendré par la réédition des titres détruits par le sinistre”. L’assureur explique néanmoins que “la prise en charge dépendra du montant de la garantie qui aura été souscrite par le CSE” et, ajoute la Maif, “nous demandons que les titres et valeurs soient stockés dans une armoire sécurisée”. Impossible en revanche d’avoir une idée du montant de la police, “la tarification étant basée sur différents critères propres à chaque CSE”.

Un petit espoir en cas de perte ou de vol de chèques-vacances

Concernant les chèques-vacances, l’ANCV signale sur son site que les titres perdus ou volés peuvent faire l’objet d’une déclaration (sur le site leguide.ancv.com). Comme pour les chèques-cadeaux, vous ne pouvez pas faire opposition à ces titres. Néanmoins cette déclaration permettra toutefois de chercher si ces titres ont été utilisés. S’ils ne l’ont pas été à la fin de leur période de validité, “de nouveaux titres pour un montant correspondant seront réadressés à leur bénéficiaire initial”. 

Terminons cet article par une “impression” ressentie par Bettina Ferreira Houdbine, celle d’un renforcement des contrôles Urssaf concernant les activités sociales et culturelles du CSE.

“La tolérance appliquée par l’Urssaf concernant la fin du critère d’ancienneté pour subordonner l’octroi aux salariés d’activités sociales et culturelles prend fin cette année”, avertit l’avocate. Celle-ci s’interroge aussi sur une volonté accrue de récupérer des recettes pour la sécurité sociale, la fin du statut social avantageux fait aux ASC du CSE étant dans l’air du temps politique, comme on l’a vu avec le projet d’un forfait de 8 % sur les ASC, écarté pour l’heure du projet de financement de la sécurité sociale pour 2026, un texte toujours débattu au Parlement. 

(*) Nous n’avons pas réussi à joindre la secrétaire du CSE pour cet article. 

Bernard Domergue