Le passeport de compétences va-t-il monter en puissance ?
13/02/202

Le consultant Jean-Pierre Willems
Lors d’un débat au Conseil économique, social et environnemental (CESE) le 11 février, Gwénola Martin, directrice de la formation à la Caisse des dépôts, a donné quelques précisions sur le passeport de compétences. Et le consultant Jean-Pierre Willems (notre photo) est revenu sur le mot : non, l’idée de compétences n’est pas issue du monde de l’entreprise !
Le mercredi 11 février, le CESE, le Conseil économique, social et environnemental, s’est penché sur la révolution des compétences nécessitée par la transition écologique. Selon Marie-Olive Otto, conseillère sur le volet social au commissariat général au développement durable (CGDD), la transition écologique concernera 8 millions d’emplois d’ici 2030, et nécessitera la formation de 2,8 millions de personnes, essentiellement des ouvriers et des employés.
Même si des secteurs seront perdants, il y aura au final une création nette d’emplois, entre 200 000 à 550 000 emplois prévoit-elle. Cela va générer un important chantier pour la mise en place de certifications professionnelles adéquates. Impossible ici de rentrer dans le détail et le jargon de ces certifications, mais vous pouvez vous référer à ce vade-mecum, mis au point par avec Marie-Olive Otto et Nicolas Graves, sur la prise en compte de la transition écologique dans les certifications professionnelles.
Le CPF et le passeport de compétences
Il est vrai que le domaine de la formation professionnelle a tout de même été simplifié avec l’avènement en 2015 du compte personnel de formation (CPF) accessible sur son portable, et monétisé depuis 2019 : “Chaque actif peut acheter des formations référencées sur la plateforme afin d’acquérir de nouvelles compétences”, a souligné Gwénola Martin, directrice de la formation à la Caisse des dépôts, l’organisme qui gère cet outil. Le CPF compte aujourd’hui pas moins de 40 millions de comptes, et 80 % de ses utilisateurs ne sont pas cadres, ce qui témoigne selon la spécialiste d’une certaine démocratisation de l’accès à la formation continue (*).
Le CPF continue d’ailleurs d’évoluer, a-t-elle souligné en expliquant en quoi le passeport de compétences (appelé “passeport d’orientation, de formation et de compétences” dans l’art. 6323-8 du code du travail) constitue une nouveauté. Créé à l’initiative des partenaires sociaux en 2003, ce dispositif, adossé au CPF, vise à assurer la traçabilité des compétences de chaque actif dès l’âge de 16 ans, et pour toute leur vie active. But de cet outil : sécuriser et construire son parcours professionnel en gardant la trace de ses expériences et formations.
Déjà accessible pour les titulaires d’un CPF (44 millions de passeports seraient déjà alimentés, et 277 millions d’expériences professionnelles et 18 millions de formations auraient été recensés), ce service va être déployé dans les prochains mois avec des données qui seront progressivement embarquées. L’outil recensera les diplômes de l’éducation nationale, les formations suivies, les différentes expériences professionnelles de chaque actif. “L’outil générera automatiquement un CV qui sera authentifié, donc garanti”, précise Gwénola Martin.
Ce passeport de compétences est de nature à faire prendre conscience aux travailleurs de la réalité des compétences qu’ils ont acquises, veut croire la directrice formation de la Caisse des dépôts : “Cet outil va permettre aux salariés de mettre en évidence et de mieux parler de leurs compétences. Il va aussi permettre de mieux mesurer l’écart qui existe entre leur souhait professionnel d’évolution ou de reconversion et leurs compétences actuelles”.
Compétences, vous avez dit compétences ?
Mais de quoi parle-t-on quand on parle compétences ? Dans une intervention remarquable, le consultant Jean-Pierre Willems, chargé d’enseignement à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, a démonté quelques idées reçues.
Non, le terme compétences ne vient pas du monde de l’entreprise, soutient-il. Ce concept a été forgé aux Etats Unis par les minorités ethniques autour de l’idée d’ « empowerment », c’est-à-dire d’autonomisation. C’est en réfléchissant à la façon de rendre des personnes davantage autonomes que des associations, œuvrant par exemple pour la réinsertion d’enfants vivant dans la rue, ont pensé autrement la formation, en se disant qu’il fallait partir des compétences, ou capabilités, acquises sur le tas par ces enfants pour les amener peu à peu à apprendre d’autres choses et à les réinsérer.
Au départ, l’idée est de s’appuyer sur les capacités développées par les individus
“On doit la première traduction de ce terme en France à Evelyne Sureau, dont l’association « Retravailler » intervenait auprès de femmes n’ayant jamais travaillé pour les amener dans le monde professionnel. Là aussi, le point de départ était de contester l’idée que ces femmes ne savaient rien faire, afin de bâtir sur les savoir-faire qu’elles avaient développé pour les transférer sur le champ professionnel”, a développé le spécialiste.
C’est donc bien le champ de la réinsertion et non celui de l’entreprise qui a forgé cette idée de compétences. Cette idée a été reprise dans le monde de l’entreprise seulement dans les années 70, à l’occasion des grandes restructurations qui ont frappé la France.
Et Jean-Pierre Willems de distinguer deux sortes de compétences, celle d’exécution d’une tâche, et celle consistant à faire preuve d’autonomie pour faire face à une situation inédite en trouvant une solution. Et le consultant de remarquer au passage que le renvoi à la responsabilité individuelle des salariés marque le fait que les organisations et les entreprises ne savent plus comment faire face à la montée des incertitudes.
Tensions sur la définition de ce qu’est une compétence
Ce mouvement ayant pour origine le concept de compétences débouche donc, note Jean-Pierre Willems, sur des tensions, entre d’une part les partisans d’une définition riche de la compétence, qui ne se limite pas à un répertoire technique, et d’autre part ceux qui exigent que la compétence soit associée, dans les certifications professionnelles, à un contexte professionnel très précis, ce qui a un défaut majeur à ses yeux : “Plus je spécifie la compétence, plus je la contextualise, plus je risque de la décrire comme un savoir-faire limité, plus je rends compliqué sa transversalité, moins cette compétence sera comprise ailleurs. Or on a en France beaucoup plus de mobilités professionnelles que de mobilités géographiques !”.
Car il reste un angle mort dans les référentiels de compétences selon le spécialiste : “C’est la capacité d’un individu à utiliser des ressources, internes ou externes, pour exercer une activité identifiée dans un but précis. Comment identifier ces ressources et cette capacité d’utilisation ?”.
La validation des acquis, ce n’est pas acquis !
Une intervention un peu théorique mais qui aura mis le doigt sur le côté “politique” de la formation, pour reprendre le mot de Sophie Tierry, la présidente de la commission travail et emploi du CSE (**).
Elle aura aussi permis de mieux comprendre pourquoi est aussi vive en France la résistance à l’égard de la validation des acquis de l’expérience. “La VAE, c’est la consécration d’un principe selon lequel l’éducation n’est pas la seule voie pour l’obtention d’un diplôme. Ça va contre deux siècles pendant lesquels un diplôme supposait une éducation initiale”, souligne Jean-Pierre Willems. Et ce dernier de lâcher : “La France demeure une société de statut”.
(*) FO a vivement réagi à la présentation le 11 février devant la Commission nationale de la négociation collective, de l’emploi et de la formation professionnelle (CNNCEFP) d’un projet de texte réglementaire relevant à 150€ le “ticket modérateur” pour chaque utilisation du compte personnel de formation. Rappelons que la loi de finances 2026 supprime l’aide de 500€ au permis de conduire pour les apprentis et qu’elle plafonne la prise en charge des formations menant à certaines certifications.
(**) Ce débat se tenait dans le cadre des travaux de la commission travail et compétences animée par Thierry Cadart (CFDT) et Éric Chevée (CPME).
Bernard Domergue
CPF, bilan de compétences : FO dénonce “une attaque directe contre la formation professionnelle”
13/02/2026
À l’heure où l’intelligence artificielle et la transition écologique nécessiteraient davantage de formation des salariés, le gouvernement veut revoir à la baisse les modalités d’utilisation du compte personnel de formation (CPF) et du bilan de compétences. Après un budget de France Compétences adopté en novembre 2025 avec un coup de rabot de 1,5 milliard d’euros, un projet de décret présenté mercredi 11 février en Commission nationale de la négociation collective, de l’emploi et de la formation professionnelle (CNNCEFP) montrent la poursuite de ces orientations. Il est question de modérer l’utilisation du CPF en imposant un “ticket modérateur” à la charge des salariés augmenté de 50 euros (soit 150€) et un plafonnement d’utilisation du compte à 1 500 euros pour l’ensemble des formations enregistrées au Répertoire spécifique (les compétences complémentaires aux certifications professionnelles).
Pour Force Ouvrière, ce projet “fait les poches des salarié et remet en cause un droit fondamental : l’accès à la formation tout au long de la vie”. De tels plafonnements aboutiraient à “écarter des salariés”. Un point de vue partagé par Les Acteurs de la compétence (fédération des entreprises et associations de formation) qui dénonce que le plafond “ne permet pas d’accéder aux formations nécessaires pour évoluer professionnellement, se reconvertir et renforcer son employabilité” et cite des formations de data analyst ou d’installateur de panneaux photovoltaïques dont les tarifs oscillent entre 2 000 et plus de 8 000 euros…
Pour FO, opposé au CPF monétisable, ce projet de décrets renforce “un reste à charge injuste” et marque “une attaque directe contre la formation professionnelle” (communiqués en pièces jointes).
Les mesures issues du PLF (suppression de l’aide de 500 euros pour financer el permis de conduire via le CPF par exemple) font l’objet de plusieurs saisines du Conseil constitutionnel.
Source : actuel CSE