Michel Beaugas (FO) : “Le meilleur conseil que je peux donner à un élu de CSE, c’est de ne jamais renoncer”
09/04/2026

Michel Beaugas à la confédération FO, mardi 7 avril 2026
Délégué syndical, élu du personnel, secrétaire du comité d’entreprise et du CHSCT, défenseur syndical, secrétaire confédéral et chef de file des négociations interprofessionnelles pour Force Ouvrière… En entreprise, dans son Union départementale et en fédération, Michel Beaugas a vu du pays, occupé tous les postes, mené bon nombre de batailles. Il rendra ses mandats à l’issue du prochain congrès confédéral de FO, fin avril 2026, afin de profiter d’une retraite qu’il a d’ailleurs contribué à défendre. Retour sur le parcours syndical d’un militant au long cours qui n’a jamais oublié d’où il vient.
Comment s’est construit votre parcours syndical ?
Tout a commencé à Force Ouvrière en 1989. En tant qu’étudiant, je travaillais déjà au contrôle de gestion dans la grande distribution : les magasins Joubert, une vingtaine de supermarchés typiquement normands. Après un licenciement économique, me voilà chez Leclerc. Je suis allé voir mon directeur afin de créer un Comité d’entreprise (CE). Mais pour négocier un accord, il fallait être syndiqué. Le directeur m’en a un peu dissuadé… Je suis allé à la maison des syndicats de Caen afin de rencontrer le secrétaire général, Michel Bailleul, à FO. C’était beaucoup plus simple qu’aujourd’hui : je suis devenu d’emblée délégué syndical. Et puis plus tard, secrétaire général de l’Union départementale et secrétaire fédéral à la FGTA* (1) avant de rejoindre la confédération.
Votre père était aussi élu du personnel. Est-ce qu’il discutait de son engagement syndical avec vous ?
Mon père était délégué du personnel à la CGT, dans une grosse usine qui s’appelait la Société métallurgique de Normandie. 6 000 bonhommes, les “3-8”, les hauts fourneaux en permanence. J’ai vécu mon enfance dans la cité ouvrière où tout le monde se connaissait. Il y avait aussi un cinéma, une salle de spectacle, un stade, une école d’apprentissage. Et pour les femmes… une école ménagère ! Aujourd’hui, cela paraît très archaïque. Mon père était militant mais taiseux, il ne parlait pas beaucoup de ses mandats. Je me souviens de mai 68 parce qu’il était revenu en sang d’une bagarre à Caen. J’ai plié beaucoup de tracts, avec mon frère on distribuait des journaux. Parfois mon père tenait une réunion à la maison donc des militants venaient, on les entendait parler. Et puis, il faisait de la politique au Parti communiste qui allait de pair avec la CGT.
Pourquoi avoir choisi FO alors que votre père était à la CGT ?
Justement parce qu’il était à la CGT ! Ce n’était pas pour l’embêter, mais en parallèle de Force Ouvrière, j’ai adhéré au Parti Socialiste : je suis plutôt pour les idées progressistes et le dialogue. La CGT se trouvait plutôt dans la confrontation. Moi j’ai préféré FO.
Quels mandats avez-vous exercés en tant que représentant du personnel ?
J’ai créé le syndicat, ensuite j’ai été délégué syndical et délégué du personnel. J’ai exercé les mandats de secrétaire du CE, du CHSCT et représentant des salariés au conseil d’administration. En 1992, l’Union départementale cherchait des candidats pour le conseil de prud’hommes de Caen, et j’ai été élu.
J’ai suivi toutes les formations possibles en droit du travail
À la fin de l’année, la tête de liste est décédée, et je suis propulsé président de la section commerce du conseil. J’ai suivi tous les stages possibles et inimaginables en droit du travail : apprentissage de rédaction, lecture de jugement, code du travail, toute la procédure… En 2000, je suis devenu défenseur devant le conseil de prud’hommes. A ce moment-là, il y en avait quatre dans le département : Trouville, Vire, Lisieux et Caen. Il n’en reste plus que deux aujourd’hui…
Un dossier a-t-il retenu votre attention ?
À l’époque, on prononçait aussi les jugements. Imaginez la tête des gens quand on lisait la décision : dépité quand on est débouté, enchanté quand on avait gagné. Je me suis toujours astreint à expliquer les raisons du jugement, en me disant que quand les salariés iront en appel, leur avocat pourra remettre les choses en ordre. Dans les années 2010, je suis devenu président général. Et un jour, je fais une conférence sur le droit des femmes au travail. Il y avait très peu de jurisprudence sur le harcèlement sexuel. Et là, une dame se lève au fond de la salle et dit à tout le monde : “Je voudrais témoigner car grâce au président Beaugas, je revis. Pour la première fois, je suis reconnue comme victime de quelque chose dont personne ne voulait entendre parler”. Avec le recul, je n’ai pas fait 25 ans de prud’hommes pour rien.
La loi de finances pour 2026 instaure une contribution de 50 euros sur tout recours aux prud’hommes. Que pensez-vous de ses impacts potentiels ?
C’est la fin de la gratuité des prud’hommes depuis déjà un certain temps : le jour où il a fallu saisir le conseil avec un écrit. Il faut donc passer par un avocat. L’effet immédiat fut 50% d’affaires en moins devant les CPH. Ce n’est pas moi qui le dis, mais le ministère de la Justice. Ensuite, la rupture conventionnelle a évité de nombreux recours sur les licenciements. Les gouvernements en ont profité pour réduire le nombre de conseils. Les gens doivent donc se déplacer, avancer des frais. Ajoutons la suppression des élections prud’homales fin 2014, après la réforme de la représentativité de 2008.
Pensez-vous qu’on verra bientôt la fin des prud’hommes ?
Les prud’hommes sont spécifiques à la France. Et depuis qu’Emmanuel Macron est président de la République, mais même avant avec les ordonnances travail, tout ce qui est spécifique à la France doit être supprimé. Il veut se conformer aux autres pays européens. Or, les prud’hommes n’existent pas sous cette forme en Europe. C’est d’ailleurs sous ce prétexte qu’on a supprimé les élections prud’homales. De même pour l’assurance chômage : nous sommes le seul pays européen où les partenaires sociaux gèrent le système.
Exercer des mandats en entreprise, c’était exaltant, épuisant ou déprimant ?
Cela dépendait des cas ! Je dirais les trois à la fois ! Mon moment de gloire, c’est d’avoir fait fermer le magasin un samedi pour des revendications salariales. Ça, c’était exaltant ! Après la mise en place des 35 heures, la convention collective prévoyait le blocage des salaires pendant trois ans.
90 % du personnel était en grève
Au bout de ce délai, je vais voir le directeur pour renégocier les salaires. Il refuse. C’était au moment de la Coupe du Monde de football, avec le fameux slogan “1 et 2 et 3, zéro”. On chantait dans le magasin “et 1 et 2 et 3 pour 100” ! Ne voulant pas renégocier, l’employeur a fermé le magasin. Je suis allé lui expliquer que le “lock-out” était interdit en France et que donc il devait une journée et demie de salaires. 90% du personnel était en grève. C’est mon fait d’armes !
Entre le CE et le CSE, avez-vous constaté une évolution des pratiques sur les activités sociales et culturelles ?
On avait en effet proposé des sorties, des activités culturelles. Et puis un jour, plus personne ne venait. Les gens se sont lassés, ils voulaient autre chose. Quand on a distribué des cartes cadeaux, cela n’avait plus aucun intérêt. On ne voyait plus les salariés ni au théâtre, ni aux matchs de foot. Aujourd’hui, la gestion des activités sociales et culturelles est individualisée, le collectif n’est plus tout à fait là. Cela se ressent y compris dans l’organisation syndicale : c’est plus souvent “moi d’abord” et les autres ensuite !
Avec la fusion des instances, le mandat est devenu encore plus difficile. Auriez-vous un kit de survie pour les élus de CSE ?
Le meilleur conseil que je peux donner, c’est de ne jamais renoncer. Et malheureusement, de prendre sur son temps personnel. Je l’ai beaucoup fait. Pendant longtemps, j’ai travaillé de 4 heures du matin à 10 heures. De 10 à 16 heures, je tournais dans le magasin ou au bureau du CE. Autre conseil : se former, encore et encore. La réponse la plus efficace qu’on puisse apporter à un employeur qui ne veut rien, c’est le droit. Quand on est bien formé en droit, quand on a fait son job de syndicaliste, on obtient plus pour les salariés et on leur montre qu’ils ont raison d’être syndiqués chez nous et que ça leur apporte des augmentations de salaires, des déroulements de carrière, un CSE…
Vous avez aussi mené 22 négociations interprofessionnelles. Laquelle vous a laissé le souvenir le plus fort ?
La première, sur l’assurance chômage, en avril 2016 ! Après le départ de Stéphane Lardy, je me suis retrouvé chef de file. A l’époque, on intéressait la presse audiovisuelle, et le plus impressionnant a été de débarquer devant une foule de caméras, de micros tendus de partout, alors que les journalistes de presse écrite essayaient de glisser leurs magnétos sur les côtés. La première fois, ça fait bizarre ! Stéphane m’avait dit “il faut que tu trouves une punchline” ! Comme les journalistes m’ont demandé si la négociation était mal partie, je leur ai répondu : “Même les parallèles se rejoignent à l’infini” ! Ça leur a beaucoup plu et j’ai été cité dans la presse, j’en étais très fier !
Vous avez aussi connu des déceptions ?
Oui, d’autres négociations furent décevantes, notamment l’accord-cadre national sur la formation professionnelle, en 2021. J’ai dit qu’on ne pouvait pas signer ce texte, ce n’était pas possible. Au final, j’ai proposé un accord-cadre renvoyant la plupart des points complexes aux branches. Sauf qu’après, mon organisation ne voulait plus signer ! Cela m’a créé des problèmes avec d’autres syndicats, bref ! Mais sur les 22 textes pour lesquels j’ai été chef de file, on en a signé environ les trois quarts. Pendant une période on en signait moins, notamment à l’assurance chômage, c’est pourquoi nous avons perdu la présidence de l’Unédic.
Vous dites souvent que si le patronat n’évolue pas, la fin du paritarisme se profile. Est-ce une posture de votre part ou l’expression d’une réelle menace ?
C’est une réelle menace, le patronat est “borderline”. Le paritarisme marche sur deux jambes : la gestion et la négociation. Si on perd le paritarisme de négociation, on perdra le paritarisme de gestion car ce dernier repose sur deux accords : l’assurance chômage et l’Agirc-Arrco. Le comportement du patronat met en danger le paritarisme parce qu’un jour, on leur répondra “Puisque vous ne voulez rien, on ne signe pas” et le gouvernement reprendra la main.
Le paritarisme, ce n’est pas de la politique politicienne
Les différents gouvernements d’Emmanuel Macron veulent en finir avec les corps intermédiaires. Donc ce danger existe. On l’a vu avec l’absence de revalorisation des retraites complémentaires de l’Agirc-Arrco alors qu’il y avait 80 milliards de réserves. En s’alignant sur une position politique du gouvernement et la suspension de la réforme des retraites, le patronat met en danger le système. Le paritarisme, ce n’est pas de la politique politicienne.
La conférence sociale Travail Emploi Retraites est-elle aussi une manifestation du paritarisme ou juste un gage donné au gouvernement ?
Elle a permis au gouvernement de ne pas être censuré, mais il faut y participer car on démontre notre capacité de discuter. On est sorti du conclave parce que c’était ficelé d’avance. La lettre que nous a envoyée le Premier ministre la veille au soir fermait le débat. Notre rôle à la conférence TER est aussi de rappeler nos revendications et de porter la contradiction. Par exemple, nous sommes profondément opposés à la retraite par capitalisation. Des pays européens ou asiatiques l’ont acceptée par facilité. Mais en réalité, elle ne résout certainement pas la retraite des jeunes. Et si nous ne l’affirmons pas à la conférence TER, personne ne le fera.
L’accord sur le paritarisme de 2022 préconise de ne pas négocier qu’au siège du Medef et d’éviter les séances de nuit. Pourtant, ces habitudes se poursuivent. Pourquoi ?
La méthode de négociation évoluera, c’est une question de temps. Il faut que les vieux comme moi s’en aillent ! Aujourd’hui, la population syndiquée est formée d’autant de femmes que d’hommes. Elles aussi veulent s’engager et prendre des responsabilités ! Malheureusement, elles assument encore trop souvent la garde des enfants. Il fallait donc revoir cette vieille habitude de négocier la nuit. Dormir sur les canapés du Medef, ce n’est pas très confortable. Et puis, ça ne sert à rien parce que de toute façon, on est fatigué, on a du mal à relire les textes et comme par hasard, des erreurs de frappe se glissent dans les projets d’accord…
Pour mener à bien des négociations, que faut-il absolument savoir selon vous ?
Il faut rester humble, travailler, connaître parfaitement ses dossiers. Si tu ne connais pas tes dossiers, tu risques de te faire embarquer. Savoir aussi que, parfois, on ne réussit pas. C’est comme ça, il faut l’accepter. En début de mandat de négociateur, j’ai pris un mois pour travailler les sujets. Heureusement, comme je faisais partie des délégations de Stéphane Lardy, à l’assurance chômage et en formation professionnelle, je connaissais déjà bien mes dossiers. En revanche, sur la retraite j’ai dû beaucoup travailler, d’autant que je n’avais jamais eu de mandat en CARSAT (2) !
Vous avez connu plusieurs ministres du Travail, avec lequel d’entre eux les relations ont été les meilleures ?
En effet, si je refais la liste, j’ai connu au moins Myriam El Khomri, Muriel Pénicaud, Élisabeth Borne, Catherine Vautrin deux fois, Astrid Panosyan-Bouvet et Jean-Pierre Farandou. C’est avec la première que je me suis le mieux entendu, Myriam El Khomri, peut-être parce que c’était la première ! Mes attaches politiques de l’époque me permettaient sans doute d’avoir une discussion plus ouverte.
Avec les ministères, on n’a plus qu’une relation technique
Quand on venait un peu tard le soir, on buvait un verre avec la ministre ou son cabinet. C’est fini depuis longtemps, on n’a plus qu’une relation technique. Cela a tué une facilité dans la discussion, ils ne prennent plus le temps. On arrivait à discuter en amont des décrets, des projets de loi. C’est terminé… Maintenant, on nous consulte mais notre avis est rarement pris en compte. Les cabinets ont moins d’ancienneté et une méthode de travail très administrative. Et puis le climat s’est dégradé à cause de la réforme de la représentativité de 2008. Les organisations syndicales se mesurent au poids dans les élections professionnelles, pas aux idées.
Comment s’annonce le prochain congrès confédéral qui se tiendra dans quelques jours ?
Il se présente bien, avec beaucoup plus de mandats qu’en 2022 et 2019, soit près de 3 900 au lieu de 3 000. Beaucoup de délégués seront présents, ce sera un gros congrès. La majeure partie du travail sera le vote du rapport d’activité. Le précédent congrès nous a donné une ligne, on va voir si les camarades des syndicats considèrent qu’on l’a bien tenue, et je pense que c’est le cas même si ça n’a pas toujours été facile. Il a fallu parfois ramer malgré notre volonté d’y arriver, contre la réforme des retraites par exemple.
L’issue aurait-elle pu être différente selon vous ?
Avec ce gouvernement et ce président de la République, il faut bloquer. On a été les seuls à appeler à la grève reconductible. Une organisation toute seule, si puissante soit-elle, ne fait pas tout. Et puis il y a des jeux politiques, notamment, une ou deux organisations non représentatives au niveau interprofessionnel (et qui voudraient bien le devenir) donnent des gages aux gouvernements. C’est comme ça. Les dernières fois qu’on a vu une grève générale, c’était en 1936 et en 1968. On n’est pas près de la revoir et ça ne se décrète pas. Si les salariés ne veulent pas se mettre en grève, ils n’y vont pas. Point final.
Et votre retraite à vous, c’est la quille ou l’enfer ?
La quille ! Enfin, avant, il faut quand même passer le congrès. Ensuite, je n’aurai plus de mandat confédéral. Après 25 ans de responsabilités, je pense que j’aurai fait mon temps, et donné ce que j’avais à donner. Le prochain 1er mai, je défilerai à côté des camarades de l’Union départementale de Toulouse. Mais comme on dit “Syndiqué un jour, syndiqué toujours”, je donnerai un coup de main à l’Union confédérale des retraités de FO.
(1) Fédération Générale des Travailleurs de l’Alimentation, des Tabacs et des services annexes
(2) Caisse d’assurance retraite et de la santé au travail
Marie-Aude Grimont