Lionel Jospin, l’adieu à la gauche plurielle
24/03/2026

Lionel Jospin en campagne, en février 2002
L’artisan de la gauche plurielle et de la réduction du temps de travail, Lionel Jospin, Premier ministre de 1997 à 2002, disparaît le jour des municipales qui ont relancé le débat sur les alliances à gauche.
Avec Lionel Jospin, 88 ans, disparaît la figure centrale de la “dream team”, comme son gouvernement de la “gauche plurielle” (1997-2002) avait été baptisé par ses thuriféraires. Associant communistes (Marie-George Buffet est ministre des sports, Jean-Claude Gayssot ministre des transports), écologistes (Dominique Voynet est ministre de l’environnement) et socialistes (Ségolène Royal est chargée de l’enseignement, Elisabeth Guigou est Garde des Sceaux), ce gouvernement de cohabitation, avec un président nommé Jacques Chirac et un “rigide qui évolue, un austère qui se marre, et un protestant athée” nommé Lionel Jospin, est alors composé de poids-lourds de la gauche, au côté desquels les gouvernements d’Emmanuel Macron depuis 2017 font pâle figure.
Une gestion relativement libérale
Outre le basketteur Lionel Jospin (un trotskiste passé par Sciences Po et l’ENA) qui a déjà été ministre de l’éducation et surtout première secrétaire du PS depuis l’élection de François Mitterrand en 1981, l’affiche comprend Dominique Strauss-Kahn à l’économie. C’était bien avant le scandale sexuel du Sofitel : Dominique Strauss-Kahn est alors une personnalité reconnue et influente dans le monde de l’économie.
Il conduit une politique assez libérale (mise en bourse de France Télécom, privatisation d’Air France, du Crédit Lyonnais, etc.) et parvient surtout à concilier croissance (+ 3 % chaque année, c’est l’époque du développement d’internet), maîtrise des déficits et réduction du chômage (le taux de chômage passe de 12,6 % en 1997 à 8,6 % en 2021). C’est paradoxal, car la dissolution avait été inspirée par Dominique de Villepin à Jacques Chirac dans l’idée de permettre au gouvernement de prendre des décisions douloureuses, car il fallait, malgré de mauvaises prévisions économiques, faire passer la France sous les 3 % de déficit dans la perspective de l’euro [un passage que le gouvernement Jospin réussira du reste sans problème en 2000].
Le bras de fer des 35 heures
Le gouvernement comprend aussi celle qui a rédigé les lois Auroux sur la représentation du personnel en 1982-1983 : Martine Aubry est nommée ministre de l’emploi et de la solidarité. Alors que la loi Robien de 1996 avait laissé les entreprises négocier librement sur le sujet avec la carotte d’allègements de charges, Martine Aubry impose aux entreprises de passer de 39 à 35 heures hebdomadaires par la loi (textes de 1998 et 2000, les entreprises ayant jusqu’en 2002 pour réduire leur temps de travail, en échange d’une baisse de leurs cotisations, d’une annualisation du temps de travail mais aussi de la création du forfait jours pour les cadres autonomes).
Martine Aubry impose sa réforme au prix d’un bras de fer avec le patronat. Ce bras de fer conduira à la démission du président des patrons français, Jean Gandois, qui estimera avoir été “berné” par le gouvernement, et il provoquera le durcissement d’un CNPF rebaptisé Medef par Ernest-Antoine de Seillière.
Plébiscités par les cadres, les 35 heures se font aussi au prix d’une modération des salaires et d’une flexibilité accrue dans les entreprises qui absorbent la hausse du coût du travail par de nouveaux des gains de productivité non partagés. Les conditions de travail en pâtissent et les personnels de production ne voient pas tout cela toujours d’un bon œil. Mais le gouvernement de l’époque, qui communiquait très souvent vers les journalistes pour se féliciter de tel ou tel accord RTT prévoyant des créations d’emplois, en avait-il conscience ? Dans un contexte de chômage élevé, l’objectif était alors la création d’emplois, ce qui explique aussi l’invention des “emplois jeunes”. Selon une étude de la Dares, le passage aux 35 heures aurait créé 350 000 emplois de 1998 à 2002.
Le gouvernement poursuit ses réformes en fixant pour la première fois dans la loi la notion de harcèlement moral et en inventant le PSE en 2002. La fermeture de l’usine Renault de Vilvorde et un plan social supprimant 7 500 emplois chez Michelin entraînent néanmoins des débats sur l’interdiction des licenciements, mais Lionel Jospin prévient (déjà) à l’époque : “Il ne faut pas tout attendre de l’Etat” (lire notre encadré).
Un bon bilan mais…
Le gouvernement de Lionel Jospin comprend aussi un certain Jean-Luc Mélenchon, alors ministre délégué à l’enseignement professionnel, sans oublier un Jean-Pierre Chènement au ministère de l’intérieur : il régularise certains travailleurs sans papiers et crée la police de proximité, avant de démissionner en fracas pour cause de différend sur la Corse. La candidature à l’élection présidentielle du ministre de l’intérieur, ajoutée à celle de Christiane Taubira, sera l’une des explications avancées à la défaite de Lionel Jospin lors de la présidentielle de 2002.
En 2002, le gouvernement de Lionel Jospin, qui a bénéficié d’une majorité absolue pour gouverner et légiférer pendant 5 ans, présente un bilan plus qu’honorable sur le plan économique et social avec un chômage en recul, une balance commerciale positive et une sécurité sociale excédentaire. Celui qui avait revendiqué “un droit d’inventaire” à l’égard de François Mitterrand peut citer, outre les 35 heures, le pacte civil de solidarité (dont les débats à l’Assemblée préfigurent ceux du mariage homosexuel) ou encore la couverture maladie universelle.
Pourtant, au terme d’une campagne marquée par le thème de l’insécurité, le Premier ministre termine troisième du premier tour de la présidentielle le 21 avril 2002. Il voit donc Jean-Marie Le Pen qualifier pour la première fois l’extrême droite au second tour d’une présidentielle en France face à Jacques Chirac. Ce n’est donc pas lui qui exercera le premier quinquennat présidentiel, une réforme dont il est à l’origine.
A-t-il été victime des candidatures concurrentes à gauche, d’un début de retournement économique en 2001 (dégradation de l’emploi et mécontentement lié au pouvoir d’achat), d’un manque d’allant dans la campagne (il n’a pas su fendre l’armure) ou encore de propos maladroits (ce brillant orateur dérapera devant des journalistes sur l’âge de Jacques Chirac ou lancera que son programme “n’est pas un projet socialiste”) ou d’un peu de tous ces éléments ? Le mystère persiste. Certains experts soulignent que des éléments de la politique du gouvernement avaient cristallisé le mécontentement (*).
Quoi qu’il en soit, et non sans panache, Lionel Jospin décide le soir même de se retirer de la vie politique. Il deviendra membre du Conseil constitutionnel, et s’exprimera assez peu sur un paysage politique qu’il juge devenu visiblement médiocre. Hier, Emmanuel Macron lui a rendu hommage en ces termes : “Homme de convictions laïques et sociales, Lionel Jospin incarnait une certaine idée de la gauche : sobre, exigeante, profondément démocratique, attentive à l’autorité de l’État comme à la protection des plus vulnérables. Avec sa disparition, nous perdons une figure de notre République”. Martine Aubry a pour sa part confié à France Inter avoir l’impression de perdre quelqu’un de sa famille : “C’était un homme d’Etat, c’était un véritable homme de gauche, c’est-à-dire d’une gauche qui, bien sûr, a des valeurs”.
(*) Dans l’article “Gouvernement Jospin, de l’embellie à la désillusion”, Jean-Pierre Séréni et Dominique Taddéi citent le mécontentement des enseignants à l’égard de Claude Allègre, la défiance des personnes d’EDF et de France Télécom sur l’internationalisation de leurs entreprises, l’autorisation de rachats d’actions donnée aux entreprises et le renforcement des stocks options qui accréditent l’idée d’un partage inégal des profits, le débat sur l’utilisation de la cagnotte, c’est-à-dire les rentrées fiscales plus importantes que prévu, et que le gouvernement ne tranche pas, ou encore l’absence d’un cap autre que le plein emploi, etc. Et les auteurs d’écrire : “Le 21 avril, la grande majorité du monde du travail s’est détournée du vote Jospin : ouvriers, chômeurs, employés, catégories intermédiaires, fonctionnaires se sont dispersés, préférant pour la majorité d’entre eux s’abstenir ou voter aux extrêmes, avec Le Pen ou les trotskistes. Au sein même de l’électorat de gauche, Jospin fait moins que l’ensemble des autres candidats de gauche. Ce désastre électoral, qui peut sembler immérité, compte tenu des résultats d’ensemble obtenus, surtout en matière d’emploi, n’a jamais été sérieusement analysé par la direction du Parti socialiste”.
| Dans le bilan de Lionel Jospin figurent les PSE et de nouveaux moyens d’action pour le CE |
| Figurent notamment dans le bilan du gouvernement Jospin (1997-2002) : – les emplois jeunes (1997) ; – les 35 heures (lois de 1998 et 2000) ; – la couverture maladie universelle (1999) ; – la création du COR, – le conseil d’orientation des retraites (2000) ; – la prime pour l’emploi (2001) ; – l’APA, l’aide personnalisée à l’autonomie (2002) ; – la loi de modernisation sociale (2002). Pour la première fois, cette loi de modernisation sociale donne une définition légale du harcèlement moral : “Aucun salarié ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel”. Elle intègre aussi un volet sur la valorisation des acquis de l’expérience (VAE). Le texte crée surtout les plans de sauvegarde de l’emploi (PSE), nouveau nom des plans sociaux. La loi prévoit que l’employeur envisageant des licenciements collectifs pour motif économique doit avoir conclu préalablement un accord de réduction de la durée du travail. Elle renforce les obligations de reclassement en exigeant des mesures concrètes et précises. Le texte prévoit le droit du salarié licencié à être réintégré en cas d’absence ou d’insuffisance du PSE. Il renforce aussi le droit du comité d’entreprise : le CE doit être informé préalablement à toute annonce publique, il doit tenir au moins deux réunions obligatoires en amont du PSE, il peut formuler des propositions alternatives aux suppressions d’emplois en recourant à un expert-comptable payé par l’entreprise. Il s’agit d’instaurer un véritable débat contradictoire sur le projet de l’employeur. Mais la disposition prévoyant un droit d’opposition du CE contre un projet de restructuration supprimant au moins 100 emplois, droit qui entraînait la nomination d’un médiateur, a été l’objet de réserves de la part du Conseil constitutionnel et a été supprimé. Depuis la loi Sapin, les PSE sont désormais négociés et soumis à l’examen de l’administration. |
Bernard Domergue