SYNDICAT

Nucléaire : “Le film “la syndicaliste” fait l’impasse sur la dimension collective du syndicalisme”

28/02/2023

Cécile Maire, déjà autrice d’un livre remarquable sur le syndicalisme d’entreprise au prisme de l’amiante, publie un nouvel ouvrage sur l’histoire syndicale de la CFDT dans le nucléaire. Un secteur sous les feux de l’actualité avec notamment la sortie du film “La syndicaliste” et le projet d’évolution de l’organisation de la sûreté nucléaire en France. Interview.

Cécile Maire, vous êtes l’autrice d’un livre sur l’amiante (1). D’où vient l’idée d’en faire un nouveau sur le nucléaire ? 

C’est en fait une commande du syndicat S2NM. Il fédère les syndicats CFDT de la partie recherche et cycle du combustible, qui sont rattachés à la métallurgie, le S2NM ne comprenant pas les syndicats des centrales de production électrique. 

J’ai écrit ce livre pour les militants syndicaux 

Le syndicat souhaitait garder une trace de toute cette histoire humaine qui s’inscrit dans une durée longue, il souhaitait aussi la faire connaître. J’ai écrit ce livre pour eux, pour ces salariés et leurs familles, ces militants, ces responsables syndicaux dont l’action est souvent caricaturée, d’autant que les travailleurs du nucléaire n’ont pas bonne presse.

Il y a peu d’industries et de métiers où l’on soit d’abord obligés de se défendre 

Je cite le délégué syndical Philippe Tanguy : “Il y a peu d’industries et de métiers où on soit d’abord obligés de se défendre, d’expliquer qu’on a des enfants, qu’on n’est pas des tueurs (…) Avant de parler de notre métier en propre, il faut d’abord en passer par là”.  Je pense que mon livre peut être très utile à ceux qui commencent leur carrière professionnelle dans ce secteur sans en connaître l’histoire. Mais ce livre peut sans doute aussi parler aux salariés des secteurs de l’énergie et de la défense, qui peuvent être eux-aussi confrontés à la mauvaise image de leur activité et à des problématiques de sécurité très fortes, et plus généralement à tous ceux qui s’intéressent aux pratiques et stratégies syndicales, à l’organisation collective, à la négociation.

Demain sort sur les écrans le film “La syndicaliste”, autour de la figure de Maureen Kearney (2). Cette dernière, qui était alors secrétaire du comité de groupe d’Areva, a été victime en 2012 d’une terrible agression à domicile jamais élucidée, alors qu’elle s’opposait à un projet de transferts de technologie vers la Chine, et qu’elle préparait une action en justice pour délit d’entrave contre la direction d’Areva. Avez-vous vu le film ?

Je l’ai vu, en effet. D’abord, je trouve qu’il était temps qu’on donne un large écho à ce scandale qui ne sera probablement jamais jugé : nous parlons ici d’un viol perpétré en 2012 contre une femme porteuse d’un mandat syndical, c’est quand même exceptionnellement grave ! Ensuite, on a cherché à faire passer la victime pour la coupable, en l’accusant de dénonciation mensongère.

Je suis satisfaite que Maureen Kearney soit enfin réhabilitée 

Maureen Kearney a d’ailleurs été condamnée pour cela en première instance en 2017, et même si elle a été blanchie en appel en 2018, on ne retrouvera sans doute jamais ceux qui ont fait ça et ceux qui ont commandité cette agression (2). Pour moi, et comme d’ailleurs le livre de Caroline Michel-Aguirre l’a montré, c’est une affaire d’Etat. Je suis aussi satisfaite que Maureen Kearney, qui a été traînée dans la boue, soit aujourd’hui réhabilitée avec ce film et qu’elle ait l’occasion de s’exprimer elle-même sur tout cela. Maintenant, le film m’a plusieurs fois gênée.

Qu’est-ce qui vous gêne dans ce film ?

Le film joue sur l’émotion et sur le suspense, il joue sur l’ambiguïté : s’agit-il d’une agression véritable ou le fruit d’une imagination ? Je trouve que cela crée un malaise. Ensuite, le film occulte totalement la dimension collective du syndicalisme, il n’offre pas une représentation vraisemblable de ce qu’est le syndicalisme et le combat collectif, ce qui est un comble pour un film qui s’appelle “la syndicaliste”. Or le personnage de Maureen Kearney est porteur d’une parole collective, elle est mandatée par un collectif.

Mais Maureen Kearney n’est-elle pas un “personnage” à part ? 

Le parcours de Maureen et sa personnalité sont atypiques, bien entendu : dans un milieu très masculin qui valorise la science, c’est une femme, une étrangère (Irlandaise) qui plus est, qui enseigne l’Anglais dans un groupe nucléaire français, et qui se mêle des histoires françaises en apportant sa pratique consistant à ne pas hésiter à interpeller patrons, parlementaires et ministres. Ce n’est pas courant.

Le côté collectif d’un comité de groupe et du syndicalisme n’apparaît pas dans le film 

Mais ces différences, qui sont autant de richesses, ont été acceptées au sein de la CFDT, elle était même à la tête du comité de groupe européen d’Areva, elle animait tout un collectif, ce n’est pas rien tout de même ! Mais tout cela n’apparaît pas dans le film. On ne voit jamais l’animation d’un collectif, qui consiste à débattre, à poser des options, à prendre des décisions collectives. De même, on ne voit qu’une très pâle figure à la place de Jean-Pierre Bachmann.

Qui est Jean-Pierre Bachmann ?

C’était le coordinateur CFDT d’Areva, et il a été aussi le secrétaire général de l’Union fédérale des syndicats du nucléaire, la structure qui a pris en charge finanicèrement les procès de l’affaire. Il a toujours soutenu Maureen, y compris dans des moments difficiles où il était débordé : imaginez le flot d’activité syndicale qu’il a dû déployer de 2012 à 2018, entre la crise du secteur, les changements du code du travail et les ordonnances Macron avec le passage au CSE. 

Un coordinateur syndical très actif, qui a toujours soutenu Maureen

Lui qui a toujours été très actif, avec une personnalité fantasque et grande gueule, et bien, dans le film il apparaît comme une sorte de bras droit un peu benêt ! Et le film représente la syndicaliste comme quelqu’un qui est seule, isolée. Or justement, dans certaines entreprises, que dit-on pour discréditer un délégué syndical ? Qu’il travaille seul, qu’il est isolé, qu’il ne représente personne, c’est le reproche suprême ! Et il n’est pas question non plus du délit d’entrave que la secrétaire du comité de groupe veut déclencher faute d’obtenir certaines informations…

Justement, après l’agression de Maureen Kearney, le projet d’action en justice pour délit d’entrave sera abandonné…

Cette agression a traumatisé les équipes. Les élus et représentants syndicaux ont choisi de signer une clause de confidentialité en échange de l’obtention d’informations de la part de l’entreprise, ils ont donc décidé d’arrêter les frais, mais sans lâcher le morceau, ils ont nommé un expert ensuite. 

L’actualité du nucléaire, c’est aussi ce projet du gouvernement de réorganiser la sûreté nucléaire. Qu’en pensez-vous ? 

Je ne suis pas vraiment qualifiée pour en juger. Si je me rapporte à la réaction de la CFDT du secteur (lire notre encadré), les syndicats, pour lesquels les questions de sécurité et de sûreté ne sont jamais acquises dans le nucléaire, déplorent de découvrir un projet dans la presse auquel ils n’ont pas du tout été associés. 

Revenons à votre livre. On découvre que la CFDT, dans les années 70, était contre le plan Messmer qui allait généraliser le nucléaire en France…

En effet ! La CFDT, qui continue parfois d’être taxée d’anti-nucléaire par ses concurrents, défendait déjà le mix-énergétique, avec l’idée d’une montée en puissance des énergies renouvelables. La CFDT était contre le tout-nucléaire et c’est toujours le cas, même si cela s’exprime différemment après 50 ans d’exploitation nucléaire. Dans la postface de mon livre, Sébastien Lambert, le secrétaire général du Syndicat national du nucléaire et de la métallurgie (S2NM-CFDT) exprime d’ailleurs bien cette position pas si facile à assumer : “Nous assumons, au sein du S2NM, le choix politique d’avoir un mix-énergétique plus équilibré. Connaissez-vous beaucoup de salariés qui acceptent et revendiquent la diminution des activités de leur champ professionnel sur le long terme ?”

L’idée était déjà celle d’un mix-énergétique 

Il faut bien reconnaître cependant un changement de stratégie syndicale ou plutôt de poste syndicale, notamment à la Hague, dans les années 80. Par exemple, le syndicat a pris position pour l’EPR de Flamanville au motif que sans ce chantier, on risquait de perdre des compétences cruciales pour la filière, y compris la maintenance de l’activité et le traitement des déchets. Il y a eu aussi une autre façon d’aborder les problèmes de sûreté et de rejets : pour éviter toute dramatisation excessive qui risquait de braquer les salariés, on n’appelait plus la presse tout de suite en cas de problème, on travaillait d’abord en interne sur le sujet.

Vous citez un syndicaliste du nucléaire selon lequel “les meilleurs années pour le dialogue social, c’était après l’assassinat de Georges Besse par Action directe, car les patrons avaient peur”…

Attention, je ne cautionne pas le meurtre des patrons, l’auteur de ces mots non plus d’ailleurs, on est ici dans la provocation ! Le message, c’est : “Les directions ne comprennent que le rapport de forces”. J’ai gardé ce passage pour montrer la diversité des opinions et des expressions dans un syndicat.

Avant d’entrer dans un conflit, il faut regarder la sortie ! 

Je cite aussi ce mot de Sébastien Heurtevent qui le tient de Jean-Pierre Bachmann : “Avant d’entrer en conflit, regarder la sortie !” Il parle d’un mouvement de grève sur les salaires en 2007 qui a été un échec car le mouvement était mal préparé. J’en fais le récit car un livre n’est pas un rapport de congrès confédéral où tout va souvent très bien, je pense qu’un échec aussi est instructif…

(1) Cécile Maire a été secrétaire générale de la fédération métallurgie de la CFDT de Normandie puis secrétaire générale adjointe de l’Union régionale CFDT de Normandie, un mandat qu’elle vient de quitter.  Son livre s’intitule “Les cousins de l’atome, ou militer à la CFDT dans l’union fédérale des syndicats du nucléaire”, 350 pages, 20€. Pour lire un extrait et commander le livre, voir www.bookelis.com ou contacter l’autrice, par exemple via Linkedin. Pour lire un compte-rendu de son livre précédant portant sur le syndicalisme d’entreprise au prisme de l’amiante, voir notre article du 31 août 2017.   
(2) Le film “La syndicaliste” du cinéaste Jean-Paul Salomé, adapté du livre de Caroline Michel-Aguirre, sort en salles ce mercredi 1er mars. Isabelle Huppert (ci-contre) incarne la figure de Maureen Kearney. Voir la bande-annonce. Le livre de Caroline Michel-Aguirre suggère que l’agression et le viol perpétrés en 2012 contre la syndicaliste pourraient avoir été commandités par les bénéficiaires de rétrocessions en cas de vente à l’étranger de la technologie nucléaire française. Le livre évoque également, comme le rapporte France Inter, une autre agression du même type subie, cette fois, par la femme d’un cadre de Véolia, après que ce dernier se soit opposé, dans une histoire de contrats similaire, à un intermédaire.
CFDT et FO s’opposent au projet du gouvernement de réorganiser la sûreté nucléaire 
Le gouvernement, qui souhaite relancer la construction de centrales nucléaires en France, entend remanier l’organisation de la sûreté de ce secteur en rapprochant l’Institut de radioprotection et de sureté nucléaire (IRSN) et l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), comme le prévoit un amendement introduit dans le projet de loi sur l’accélération du nucléaire. Ce projet n’est pas du goût de FO qui dénonce un “bricolage à la va-vite d’un pôle unique” : “En France, les organismes (IRSN, ASN, ASND, CEA) qui concourent à la sûreté nucléaire sont reconnus parmi les meilleurs au plan international, et l’organisation de la sûreté est le résultat de décennies d’interactions et de retours d’expériences (..) Le maintien d’une sûreté nucléaire indépendante et efficace est une garantie indispensable à la sécurité des travailleurs, de la population, de l’environnement, et des installations. C’est aussi une condition de l’acceptabilité des activités réparties sur tout le territoire”. FO conteste donc cette réorganisation et entend s’opposer au calendrier annoncé.  La CFDT est également critique sur ce projet. “L’organisation actuelle de la sûreté nucléaire en France a jusqu’à présent démontré la complémentarité entre l’Institut de radioprotection et de sureté nucléaire (IRSN) et l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Accélérer les procédures dans le domaine du nucléaire ne signifie pas pour la CFDT de devoir démanteler le système actuel de gouvernance de la sûreté nucléaire et de la radioprotection”. Et le syndicat de réclamer “l’abandon du projet et une véritable concertation avant tout changement”. La CFDT rapporte que la pétition contre le démantèlement de l’IRSN rassemble déjà plus de 8 000 signataires, et qu’une journée de protestation contre ce projet rassemble aujourd’hui, mardi 28 février à 14h30, les salariés de l’IRSN devant l’Assemblée. Le syndicat demande que “tout changement de l’organisation et de la structuration de la sûreté nucléaire” fasse “l’objet d’un véritable dialogue avec les parties prenantes”. 

Bernard Domergue

Droits des femmes : l’intersyndicale appelle “à se saisir du 8 mars”

28/02/2023

L’intersyndicale contre la réforme des retraites, qui entend mettre “la France à l’arrêt” le 7 mars, appelle également “les travailleuses et travailleurs à se saisir du 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes, pour dénoncer partout l’injustice sociale majeure de cette réforme des retraites envers les femmes”.

L’intersyndicale déplore que les salaires des femmes soient toujours inférieurs de 25% en moyenne à ceux des hommes en 2023. “Les discriminations et inégalités professionnelles subies par les femmes durant toute leur carrière ne sont pas seulement reproduites au moment de la retraite mais fortement amplifiées. L’index Egalité professionnelle n’a d’ailleurs rien résolu pour les inégalités salariales dans le privé et ne résoudrait rien dans le secteur public. Les femmes perçoivent des pensions de droit direct inférieures de 40% à celles des hommes, elles sont deux fois plus nombreuses à travailler jusqu’à 67 ans (fin de la décote), et 40% d’entre elles partent en retraite avec une pension incomplète”, argumentent les syndicats qui jugent donc que le recul de l’âge de départ à 64 ans “ne fera qu’aggraver la situation économique des femmes, comme le relève l’étude d’impact de la réforme”.

Source : actuel CSE

Règlement des données : la Cnil publie un guide pour les organisations syndicales

01/03/2023

“Afin d’accompagner les organisations syndicales de salariés dans leur mise en conformité”, la Cnil (commission nationale informatique et libertés) publie un guide de sensibilisation au règlement général sur la protection des données (RGPD). Cette initiative résulte de contrôles opérés en 2018 par la Cnil auprès d’organisations syndicales qui avaient révélé “des difficultés dans l’application des règles informatique et libertés”. On pense notamment à l’affaire des fichiers qui a provoqué en 2018 une crise interne chez FO et la démission de son secrétaire général. 

Ce guide de 68 pages comprend :

une explication des missions de la Cnil et termes essentiels à la compréhension du guide ; 

12 fiches thématiques reprenant les principes « Informatique et Libertés » ; 

un glossaire définissant les termes techniques ;

deux annexes : une fiche de sensibilisation récapitulant 5 bons réflexes à adopter lors d’un traitement de données ainsi qu’une fiche de registre des activités de traitement vierge.

En plus de ce guide on peut signaler une publication de 2020 de la Cnil : quelles sont les bonnes pratiques pour la tenue d’un fichier d’adhérents ? 

Source : actuel CSE

Le droit d’agir en justice au nom l’intérêt collectif de la profession ne dépend pas du nombre de salariés concernés

02/03/2023

L’action intentée par un syndicat au nom des intérêts collectif de la profession en cas de méconnaissance par l’entreprise d’un accord collectif est recevable, même si cette violation ne concerne que quelques salariés.

Les syndicats sont notamment là pour défendre les intérêts collectifs de la profession qu’ils représentent. Si besoin est, ils peuvent agir en justice concernant les faits portant un préjudice direct ou indirect à l’intérêt collectif de la profession (article L. 2132-3 du code du travail). Cela leur permet notamment d’intenter une action en cas de méconnaissance par l’employeur d’une convention ou d’un accord collectif de travail, tel que la convention collective ou un accord d’entreprise. Et ce, même s’ils n’en sont pas signataires (Cass. soc., 4 juin 2014, n° 13-15.142).

Mais attention, c’est toujours sous réserve que soit en jeu l’intérêt collectif de la profession et non les intérêts individuels des salariés.

A noter : l’intérêt collectif de la profession représentée par le syndicat ne doit pas être confondu avec l’intérêt individuel de ses membres, qui relève de leur seule action individuelle. Le syndicat n’est pas recevable à défendre en son nom les intérêts propres du salarié.

Comme nous le montre une intéressante jurisprudence du 15 février 2023, l’intérêt collectif ne dépend pas du nombre de salariés concernés.

La CGT va en justice contre un accord d’entreprise

L’affaire se déroule au sein de la société ERDF, devenue Enedis. Invoquant la violation des dispositions d’un accord entreprise relatif aux mesures d’accompagnement des réorganisations de l’entreprise, la Fédération nationale des mines et de l’énergie CGT (FNME-CGT) et le syndicat CGT énergie 24 intentent une action en justice en invoquant une atteinte portée à l’intérêt collectif de la profession. L’employeur doit être condamné à leur verser des dommages et intérêts.

Dans un arrêt du 3 juin 2021, la cour d’appel de Paris rejette la demande au motif que les deux organisations syndicales “se fondaient sur la situation individuelle de quatre salariés sur les 9 573 salariés concernés”. Il n’était donc pas “démontré que l’ensemble de la profession représentée par ces syndicats a subi un préjudice même indirect résultant des manquements invoqués”.

La Cour de cassation ne partage pas ce point de vue et casse l’arrêt rendu par la cour d’appel. D’après les juges “l’action introduite par un syndicat sur le fondement de l’article L. 2132-3 du code du travail est recevable du seul fait que ladite action repose sur l’inexécution de dispositions d’une convention ou d’un accord collectif qui cause nécessairement un préjudice à l’intérêt collectif de la profession”. De ce fait, “la circonstance que seuls quelques salariés de l’entreprise seraient concernés par cette violation étant sans incidence sur le droit d’agir du syndicat”.

Une jurisprudence confirmée

Ce n’est pas la première fois que la Cour de cassation décide que le nombre de salariés de l’entreprise ou de l’établissement touchés par la violation des dispositions d’un accord collectif n’a pas à être pris en compte au regard de la recevabilité de l’action syndicale intentée au nom de la défense des intérêts collectifs de la profession (Cass. soc., 9 juill. 2015, n° 14-11.752). Dans cette affaire, l’action introduite par le syndicat avait été rejetée en appel sous prétexte qu’elle ne tendait pas “à faire sanctionner une violation générale et systématique par la société de la réglementation et de l’accord collectif conclu en matière de temps et de durée du travail”.

Cette motivation n’a pas été admise en cassation. Dès lors que l’intérêt collectif de la profession est en jeu, l’action du syndicat est recevable, même s’il n’y a qu’un petit nombre de salariés concernés.

Frédéric Aouate

Retraites : cinq grandes fédérations de la CGT promettent “une semaine noire”

03/03/2023

Comment peser sur le gouvernement pour faire échec à la réforme des retraites, sans risquer l’isolement et le phénomène de grève par procuration, et sans encourir le reproche de défendre surtout les régimes spéciaux ? Cinq grandes fédérations de la CGT répondent en coordonnant des actions reconductibles la semaine prochaine : coupures d’électricité, grève à la SNCF et dans les raffineries, journée “ports morts”, etc.

“Emmanuel Macron, si tu continues, il va faire tout noir chez toi”. Dans le vaste patio du siège de la CGT à Montreuil (93), hier en fin de matinée, c’était presque l’ambiance des grands soirs : plus de 200 militants, arborant casquettes et drapeaux, appartenant à 5 grosses fédérations (ports et docks, mines-énergie, cheminots, chimie, verre-céramique) ont entonné quelques chants en guise d’échauffement avant le 7 mars, jour promis par l’intersyndicale pour “mettre la France à l’arrêt”. Commentaire de Sébastien Menesplier, secrétaire général de la FNME-CGT (mines-énergie) : “Cette journée, ça fait du bien, les militants ont le moral gonflé à bloc !”

Au cœur de l’activité économique du pays (EDF, SNCF, activité portuaire, raffineries, etc.), ces puissantes fédérations CGT (*) ont en effet décidé hier de réunir leurs syndicats et leurs délégués syndicaux centraux pour coordonner leur action la semaine prochaine dans le but revendiqué de bloquer l’économie afin de pousser le gouvernement à renoncer à sa réforme des retraites. Sans dévoiler le détail de leurs actions, les cinq secrétaires généraux de chaque organisation ont livré à la presse leur stratégie. 

S’organiser pour provoquer un effet d’entraînement

Alors que la CGT tient son congrès fin mars et n’est pas à l’abri de divisions pour la succession de Philippe Martinez, ce dernier devant passer la main à une Marie Buisson parfois contestée en interne par certaines de ces grandes fédérations, cette stratégie est conduite dans le respect de la ligne confédérale, et en contact avec le secrétaire général confédéral, a assuré Laurent Brun.

Et secrétaire général des cheminots CGT de préciser : “C’est la confédération qui a lancé un appel à la grève reconductible il y a une quinzaine de jours, et nous nous efforçons de mettre en œuvre cet appel, en espérant que d’autres fédérations, comme la construction et le bois-ameublement par exemple, nous rejoignent”. 

Aujourd’hui, “nous ne débattons pas du congrès de la CGT, nous nous battons contre la réforme des retraites”, coupe Sébastien Menesplier, le secrétaire général des mines et énergie.

Nous ne voulons pas d’une grève par procuration 

Pour Laurent Brun, cette initiative coordonnée n’arrive pas trop tard : il fallait bien, explique-t-il, que les nombreux manifestants moins aguerris que les syndicalistes expérimentés se rendent comptent qu’il ne suffisait pas de faire nombre pour faire plier le gouvernement, pour enclencher une nouvelle étape. De plus, cette coordination est inédite : “Nous ne voulons pas d’une grève par procuration car cela signifierait que nous serions les seuls à faire grève. C’est pour cela que nous nous organisons afin de provoquer un effet d’entraînement, et c’est ce qui nous avait manqué lors de précédents mouvements. Habituellement, le vote d’une réforme porte un coup dur à un mouvement. Là, le passage à l’Assemblée n’a fait que renforcer la mobilisation pour le 7 mars”. 

Le calendrier parlementaire n’est pas le nôtre 

Interrogé sur la course de vitesse lancée par le gouvernement et sa majorité, Emmanuel Lepine, secrétaire général de la CGT chimie (FNIC), répond sans se démonter : “Le calendrier parlementaire a sa logique mais ce n’est pas la nôtre. On sait quand on lance une grève, on ne sait jamais quand elle finit”. Tous se défendent de vouloir préserver seulement leurs régimes spéciaux en assurant combattre le passage à 64 ans et l’augmentation de la durée de cotisation, deux points qui touchent tous les salariés. 

Un mouvement reconductible aux actions variées

Il ne s’agit pas pour autant, avec cet appel à des grèves reconductibles, de donner le signal d’un mouvement continu et illimité. “D’abord, parce que la grève reconductible, ça se construit par le bas, pas par le haut”, dit Sébastien Menesplier. Ensuite, parce que les modalités de ces actions vont varier, selon les fédérations et les activités.

Mais l’objectif commun est de peser sur l’économie afin d’engager une nouvelle étape du rapport de forces avec le gouvernement. “Dans notre fédé, nous avons 11 branches. Vous comprenez bien que ce n’est pas la même chose de faire grève dans une raffinerie que de le faire dans la répartition pharmaceutique, où une entreprise peut se débrouiller pour remplacer ses chauffeurs. Dans ce secteur, il vaut mieux faire des débrayages pour perturber plus efficacement l’activité”, illustre Emmanuel Lepine.

Journée “ports morts” le 8 mars

Tony Aubois, secrétaire général de la fédération ports et docks, abonde : “Si nous cessons de faire des heures supplémentaires, nous perturbons le chargement et le déchargement des navires”. Ce dernier promet 48 heures de grève les 7 et 8 mars avec une journée “ports morts” le mercredi 8.

Côté cheminots, un mouvement de grève reconductible, qui prendra effet dans la soirée du lundi 6 mars, est annoncé par la CGT mais aussi par tous les syndicats représentatifs de la SNCF (**), indique Laurent Brun qui a réuni hier pas moins de 224 syndicats. “Je n’ai jamais vu depuis 2006 une assemblée générale aussi dynamique”, se réjouit Emmanuel Lepine (chimie) qui annonce des grèves à partir du 6 mars également.

 A partir de lundi, c’est la grève jusqu’à la gagne

Un mouvement reconductible est également lancé dans la branche verre-céramique, particulièrement concerné par les problèmes de pénibilité. Sson secrétaire général, Philippe Thibaudet, réclame la retraite à 60 ans et à 55 ans pour pénibilité : “Cette bataille est jouable et gagnable”.  

Enfin, dans l’énergie, Sébastien Menesplier promet une “semaine noire” dans quelques jours : “A partir de lundi, c’est la grève jusqu’à la gagne ! Les actions seront nombreuses. Oui, nous allons faire des coupures ciblées et des coupures stratégiques. Oui, nous allons couper des entreprises. Oui nous allons continuer notre action Robin des bois (***)”.

(*) Certaines de ces fédérations restent des “bastions” pour la CGT malgré l’érosion de ses résultats dans le secteur privé : le syndicat garde une représentativité de 80% dans les ports, de 42% dans la branche industries électriques et gazières, de 35% à 40% dans la céramique-verre, de 28 à 35% dans la chimie, de 32% chez les cheminots. La CGT revendique 32 000 syndiqués chez les cheminots, 23 000 dans la chimie, 20 000 dans les ports et docks, etc. 

(**) A la RATP également, un appel à la grève reconductible a été lancé à partir du 7 mars par tous les syndicats (CGT, FO, UNSA et CFE-CGC).

(***) Actions visant à rétablir l’électricité et/ou le gaz coupé chez des particuliers ou associations, par exemple, pour défaut de paiements, ou à les livrer gratuitement.

Bernard Domergue

[Film] La Syndicaliste, ou le calvaire d’une lanceuse d’alerte

03/03/2023

S’il était issu d’un scénario original, on peinerait à y croire tellement les ingrédients du thriller politique imprègnent le film. Mais voilà, le film La Syndicaliste est tiré d’une histoire vraie et adapté du livre d’une journaliste. Le résultat est glaçant.

Tout y est : ministres impuissants, catastrophe industrielle et sociale, puissance étrangère aux appétits féroces, patrons redoutables, enquête bâclée, preuves disparues, etc. Bref, c’est bien une affaire d’État que met à l’écran Jean-Paul Salomé, dans le film La Syndicaliste, sorti en salles ce 1er mars.

L’histoire vraie de Maureen Kearney

En 2012, Maureen Kearney, secrétaire CFDT du comité de groupe européen d’Areva, est agressée et violée à son domicile, alors qu’elle se sentait surveillée et recevait des menaces anonymes par téléphone. Elle tentait depuis plusieurs mois d’alerter la classe politique sur les risques sociaux que faisait planer sur Areva un projet d’accord secret entre EDF et une entreprise chinoise. Le but de l’opération : transférer à la Chine les savoir-faire d’Areva sur les réacteurs de moyenne puissance, puis liquider les emplois correspondants et faire d’EDF la plaque tournante du nucléaire français. Maureen Kearney va se dresser contre ces projets et le payer très cher.

Par incompétence, manque de temps ou auto conviction, les gendarmes vont vite tourner en rond et en déduire que la syndicaliste de la CFDT a mis en scène sa propre agression. Passant du statut de victime à celui d’accusée, elle sera placée en garde à vue puis jugée coupable de dénonciation mensongère par le tribunal correctionnel de Versailles le 6 juillet 2017 (lire le compte-rendu de ce procès dans Dalloz actualité). Mais l’Irlandaise d’origine ne lâche pas le morceau. Elle revient sur ses aveux arrachés sous la pression des policiers, change d’avocat et de psychologue (au profit d’un ancien médecin militaire spécialiste des traumatismes de guerre), et fait appel. La défense s’organisera autour de deux points : tout d’abord, Maureen Kearney n’a pas pu se ligoter elle-même car une blessure à l’épaule causée par une chute immobilisait sa main droite. Ensuite, l’absence de traces ADN de l’agresseur ne signifie pas pour autant que la gendarmerie n’en a trouvé aucune : les analyses envoyées au laboratoire ont disparu… La cour d’appel de Versailles l’acquittera le 19 septembre 2018 (lire cet article).

Isabelle Huppert, Marina Foïs, Yvan Attal

La ressemblance entre l’actrice et Maureen Kearney est plus que frappante et exploitée à fond dans le film : même corps frêle à la limite de la maigreur, même chignon blond relevé derrière la tête, même régularité des traits. Isabelle Huppert semble parfois un peu coincée dans le rôle de la femme traumatisée chez qui on tente d’insinuer le doute, surtout quand on connaît la variété de sa palette de jeu. Mais son interprétation répond à merveille à celle de Marina Foïs qui campe avec justesse une Anne Lauvergeon en patronne de choc. Yvan Attal habite un Luc Oursel en chef d’Areva irascible, n’hésitant pas à envoyer une chaise à la figure de Maureen Kearney en pleine réunion (l’anecdote est vraie).

Un manque de collectif ?

Organisée par la CFDT Cadres et sa secrétaire nationale, Franca Madinier, en présence du réalisateur Jean-Paul Salomé et Maureen Kearney, la projection-débat à laquelle nous avons assisté, mercredi 1er mars au cinéma mk2 du 13ème arrondissement de Paris, a permis aux syndicalistes (CFDT) de poser leurs questions. Ils sont venus la plupart du temps en petits groupes remplir la grande salle aux confortables fauteuils rouges.

L’une d’entre eux a jugé dommage que le film occulte la dimension collective du combat d’une Maureen Kearney abandonnée par les autres élus du personnel. La réalité est en effet différente de l’impression donnée par le film : la secrétaire du comité de groupe européen a été soutenue par son syndicat et la confédération CFDT (dont Laurent Berger) qui a pris en charge ses frais d’avocat.

Très émue par les applaudissements de la salle, Maureen Kearney a insisté sur ce point après la projection : “Vous m’avez soutenue du début jusqu’à la fin. Ce combat a été gagné collectivement”. De même, selon Sébastien Lambert, secrétaire général du Syndicat national du nucléaire et de la métallurgie (S2NM-CFDT), “nous, tes copains, on sait que tu as été seule parce que tu as été meurtrie dans ta chair. Par contre, sur le reste, la CFDT ne t’a jamais abandonnée car tu ne l’as jamais abandonnée, tu as assumé les mandats qu’on s’était donnés collectivement”.

Le réalisateur Jean-Paul Salomé explique à la salle ses choix cinématographiques par la nécessité de tenir en deux heures un film grand public, en mode thriller politique et centré sur l’héroïne. Si le film ne met sans doute pas suffisamment en valeur le personnage de Jean-Pierre Bachmann, coordinateur CFDT d’Areva, c’est pour les mêmes raisons : réserver les projecteurs à Maureen Kearney, victime d’un État qui laisse filer des secrets nucléaires, et de services de police incapables de diligenter une enquête sérieuse. La Syndicaliste n’est donc pas un documentaire, et le spectateur désireux d’en savoir plus devra se tourner vers l’ouvrage de Caroline Michel-Aguirre, paru en format poche à l’occasion du film (1). Cette configuration contribue sans doute au rythme quelque peu haché du film, contraint de s’adapter au déroulement des événements. La Syndicaliste n’en reste pas moins un film à voir, en particulier pour qui n’aura jamais entendu parler de cette affaire.

Une leçon de courage militant

Comme l’a lancé Franca Madinier, secrétaire nationale de la CFDT Cadres, ” Si Maureen avait été un homme, aurait-elle subi les mêmes torts ?”. L’interrogation est pertinente et reprise par Béatrice Lestic, secrétaire nationale de la CFDT en pointe de la lutte contre l’inégalité hommes-femmes, pour qui Maureen Kearney a été agressée parce qu’elle était une femme : “On n’a pas d’exemple à ma connaissance d’homme militant à qui on fait subir des agressions sexuelles pour le faire taire. On peut le battre, l’insulter, mais sans agression sexuelle. C’est une vraie arme sexiste et masculiniste”. La lanceuse d’alerte a vécu également la double peine de ne pas être crue et de voir son agression retournée contre elle. Un calvaire que vivent encore trop souvent de nombreuses femmes en France qui témoignent d’enquêtes à charge et du manque d’écoute du duo police/justice.

Maureen Kearney s’est enfin heurtée à des journalistes peu précautionneux, diffusant son adresse, harcelant sa fille au téléphone. “Les médias ont traité le sensationnel. Il y eu plein d’articles quand j’ai été condamnée. Et seulement deux ou trois au moment de mon acquittement”, dit-elle avec un délicieux accent irlandais. A-t-on tiré les leçons de cette affaire ? Est-on assuré qu’elle ne se reproduira pas ? Rien n’est moins sûr. Quant aux secrets d’Areva, ils ont bien été transférés à la Chine qui vend désormais des centrales nucléaires partout dans le monde grâce au savoir-faire français. Au passage, l’affaire aura brisé la vie d’une femme courageuse. Tout ça pour ça. Mais que voulez-vous, les affaires sont les affaires…

(1) Caroline Michel-Aguirre, La syndicaliste, Livre de poche 2023, 262 p., 8,40 €

► Fiche technique du film :

Réalisation : Jean-Paul Salomé

Scénario : Caroline Michel-Aguirre, Fadette Drouard

Production : Le Bureau Films

2h 01min

Avec Isabelle Huppert, Grégory Gadebois, François-Xavier Demaison, Yvan Attal, Marina Foïs

Marie-Aude Grimont