[Le regard sur la rentrée de…] Hélène Reynier, formatrice : “Les élus CSE sont meilleurs qu’avant !”
14/09/2026

Hélène Reynier, formatrice auprès des CSE
Basée à Aix-en-Provence, Hélène Reynier forme les élus de CSE. Nous lui avons demandé de nous donner son regard sur la rentrée et de nous livrer ses retours d’expériences avec les membres des comités sociaux et économiques. Son témoignage est intéressant car elle forme aussi bien des salariés syndiqués de grosses entreprises que des élus sans étiquette de PME…
Difficile la rentrée pour vous ?
Non, pour moi, la rentrée, c’est d’abord se mettre à jour, rattraper l’actualité, et aussi revoir les supports des formations des CSE. Les sessions ne reprennent pas intensément en septembre, mais plutôt les trois derniers mois de l’année. Par ailleurs, je commence à être très sollicitée sur les élections professionnelles, donc je m’y prépare en revisitant mes supports de formation.
Comment êtes-vous devenue formatrice pour les CSE ?
Je suis issue d’une lignée de militants. Mon papa était délégué syndical CGT dans la fonction publique, au CNRS. J’ai donc baigné dans le militantisme un peu comme Obélix dans la potion magique ! Quand j’ai débuté ma carrière professionnelle en 1993 dans la banque, j’ai été confrontée à un directeur harceleur. Mais à cette époque on ne parlait pas encore de harcèlement moral. Mon père m’a alors conseillée d’aller voir les organisations syndicales. Voilà comment a commencé mon aventure syndicale : un an après le début de mon premier job, j’étais déjà sur les listes des élections de délégués du personnel et du comité d’entreprise.
J’ai connu tous les mandats avant de former les autres élus du personnel
Pendant 30 ans, j’ai connu tous les mandats, y compris le CSE. Il y a une quinzaine d’années, mon syndicat m’a demandé d’intervenir pour former les élus du personnel. Petit à petit, j’y ai consacré de plus en plus de temps et j’ai été détachée à 80 % auprès de mon syndicat. J’étais à la fois formatrice et responsable pédagogique. Je construisais les parcours de formation et menais de front mes mandats dans l’entreprise. Comme j’étais, en quelque sorte, un caillou dans la chaussure de mon employeur, avec 30 ans de mandat, j’ai dû quitter l’entreprise. J’en ai profité pour engager une reconversion professionnelle. Comme j’adorais faire de la formation, j’ai décidé de monter ma propre entreprise de formation, que j’ai appelée AixElan parce que je vis à Aix-en-Provence mais aussi parce que le titre évoque le coaching, l’idée de donner un élan. Je me sers d’ailleurs beaucoup du coaching dans mes formations d’élus et dans la préparation d’équipes syndicales pour les élections professionnelles ou la gestion de conflit.
Quel était votre fonction dans la banque ?
J’étais chargée d’affaires entreprises. J’ai une formation d’école de commerce, option finances et comptabilité. Pendant 30 ans, j’ai lu, analysé et commenté des bilans d’entreprises et cela me sert aujourd’hui beaucoup dans les formations pour les CSE.
Qu’est-ce qui vous marque dans cette rentrée 2026 ?
Pour moi, c’est la deuxième rentrée un peu différente. Avant, j’étais formatrice de mon organisation syndicale et je ne formais que des élus syndiqués de grosses entreprises. Quand j’ai créé mon entreprise, j’ai découvert un monde que j’ignorais totalement, celui des représentants du personnel sans étiquette syndicale, appartenant à des entreprises de taille et de secteurs très divers. Il m’a fallu quelques mois pour m’adapter à ce nouveau public.
Pourquoi avez-vous dû vous adapter ?
Les élus sans étiquette n’ont pas du tout la même vision du rôle des représentants du personnel dans l’entreprise, ils sont moins dans le conflit, davantage dans l’échange, la construction, ils viennent au CSE au départ pour défendre un ou plusieurs collègues en difficulté. Je trouve que leurs collectifs fonctionnent plutôt mieux, il n’y a pas ces querelles syndicales et cet enjeu de représentativité qui peuvent polluer le fonctionnement de l’instance.
Les élus sans étiquette n’ont du tout la même vision du dialogue social
Ces élus se forment moins, et pour eux c’est compliqué d’aborder, par exemple, les élections. Bien sûr, le manque de soutien existe aussi pour des équipes d’élus syndiqués, mais les gros CSE affiliés à des syndicats sont quand même souvent bien accompagnés (formation, campagne, coaching, etc.). La grosse difficulté pour les élus non syndiqués, c’est de trouver des candidats. Avec la nouvelle vague de renouvellements des CSE, les élus vont devoir déployer de gros efforts pour y arriver.
Comment rendre les salariés acteurs du dialogue social ?
Mon autre observation pour la rentrée concerne les salariés : comment les élus CSE peuvent-ils rendre les salariés acteurs de ce dialogue social et de l’action des représentants du personnel ? Quand j’échange avec les élus, qu’ils soient syndiqués ou sans étiquette, une chose me frappe souvent : on dirait qu’il y a d’un côté le “groupuscule” des élus et des représentants du personnel et, de l’autre côté, les salariés. Souvent les salariés ne comprennent pas le rôle et l’action des représentants du personnel. Les élections, c’est justement une belle occasion pour les élus de faire comprendre aux salariés qu’il ne s’agit pas de simplement de voter pour voter, mais d’être des acteurs citoyens de l’entreprise. La question dépasse l’enjeu d’une victoire de la CFDT, de la CGT ou de FO, c’est de savoir si les salariés, eux, vont gagner !
Que conseillez-vous aux élus pour trouver des candidats ?
Il n’y a pas de recette miracle. Mais pour trouver des candidats et construire une liste, il faut s’y prendre un an avant l’échéance électorale en s’accordant sur un plan d’action. Ce n’est pas pour acheter des fruits et légumes que nos politiciens vont sur les marchés, c’est bien pour communiquer avec les gens.
La base du mandat, c’est d’aller parler aux salariés
Dans une entreprise, c’est la même chose. La base du mandat, c’est d’aller parler aux salariés. De faire de la pédagogie, de la pédagogie, et encore de la pédagogie, tout au long du mandat et encore plus au moment des élections ! Les salariés doivent comprendre à quoi sert le CSE, et pourquoi il est important qu’il y ait une forte participation aux élections : plus il y aura de bulletins dans l’urne, plus l’employeur prendra le CSE au sérieux.
Voyez-vous des évolutions dans la façon dont les élus CSE établissent l’ordre du jour, rédigent un procès-verbal, font des propositions ?
L’évolution majeure depuis un an, c’est l’apparition de l’intelligence artificielle (IA) dans les actes réguliers du CSE. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, pourvu qu’on se forme à l’IA et qu’on prenne quelques précautions. Car les salariés élus n’ont pas forcément toutes les compétences, et surtout, ils n’ont pas le temps.
La nouveauté, c’est l’utilisation de l’IA dans les CSE
Utiliser l’IA pour rédiger non des PV, mais des comptes-rendus de réunion, pour s’aider à établir un ordre du jour qui ressemble vraiment à quelque chose, cela peut donc être très utile, car parfois on comprend les employeurs qui s’arrachent les cheveux en lisant les propositions d’ordre du jour ! L’IA peut aussi permettre de travailler les préconisations du CSE. Ce qui me frappe également, c’est le poids pris dans les ordres du jour des CSE par les sujets économiques. C’est lié à la dégradation de la santé financière des entreprises. J’ai de plus en plus de demandes pour les formations que j’anime sur le thème du CSE face à une entreprise en difficulté. Une autre grosse évolution que je vois, mais cela remonte déjà à plusieurs années, c’est la formation des élus. Je trouve que les élus sont de plus en plus formés.
Les choses progressent, donc ?
Pour moi, c’est évident. Nous allons attaquer le troisième mandat dans certains CSE et je vois des élus qui n’en sont pas à leur première formation, certains commencent à être aguerris et nous devons leur proposer des sessions approfondies, par exemple pour apprendre à lire la jurisprudence et utiliser la documentation juridique. Moi, quand j’ai commencé à prendre des mandats, je n’ai pas dû avoir une seule formation dans les quinze premières années ! Et pourtant j’ai appartenu à plusieurs grosses organisations syndicales, et je n’étais pas dans une PME.
Quand je compare, il n’y a pas photo : les élus sont mieux formés aujourd’hui !
Quand je compare ce que j’ai vécu avec les élus d’aujourd’hui, pour moi, il n’y a pas photo : les élus CSE d’aujourd’hui sont meilleurs ! Ils sont plus compétents, ils ont une vision plus globale de l’entreprise par rapport à l’époque du CE et du CHSCT, mais c’est vrai qu’ils sont débordés. Nous avons aujourd’hui des élus qui se professionnalisent énormément alors que parfois, en face, ils sont confrontés à des interlocuteurs RH qui eux n’ont pas eu de formation spécifique sur le dialogue social. Or un bon dialogue social suppose deux interlocuteurs qui maîtrisent les règles du jeu. Les employeurs devraient prendre le dialogue social au sérieux et l’envisager comme un levier de performance, et non pas comme un risque de conflit avec les élus.
Observez-vous une évolution concernant la gestion des activités sociales et culturelles, les ASC ?
J’observe un nouvel intérêt, dans les CSE de grandes entreprises, pour des ASC respectant les principes de la responsabilité sociale et environnementale (RSE). J’allais dire : encore heureux ! Les représentants du personnel demandent souvent à l’employeur de tenir compte de la RSE (responsabilité sociale et environnementale), pourquoi ne le feraient-ils pas eux-mêmes pour les ASC du CSE ? En revanche, une chose ne change pas : les ASC sont souvent un point d’entrée dans les élections. De nombreux élus viennent au CSE parce que ce qui les intéresse d’abord, c’est d’organiser des sorties, des voyages. Mais de mon point de vue, ce n’est pas le rôle essentiel du CSE et d’ailleurs, ces élus-là évoluent ensuite pour s’intéresser aux autres sujets. Une équipe qui cherche des candidats doit donc, je le répète, faire de la pédagogie, en expliquant à un candidat potentiel : “Mais tu te rends compte, tu vas comprendre le business modèle de ton entreprise, tu vas être au plus près des décisions, tu vas mieux comprendre ce qui se passe !”.
Les sujets de santé, sécurité et conditions de travail vous paraissent-ils passer après les questions économiques dans les CSE ?
Je ne trouve pas. Dans une formation, quand j’explique qu’on va décortiquer un bilan, certains élus réagissent en grimaçant : “ah mais moi, je n’aime pas les chiffres”. A l’inverse, les sujets liés à la sécurité, la santé et aux conditions de travail apparaissent plus concrets, plus liés à la vie des salariés. Quand on parle d’un poste de travail, ça intéresse tout de suite. Ce qui me frappe aussi, c’est que, quelle que soit l’activité, y compris dans l’industrie, le sujet majeur touche aux risques psychosociaux (RPS).
Dans les formations, on me demande toujours de faire un focus sur les RPS
Sur 5 jours de formation SSCT, on me demande toujours de faire un focus sur les RPS. Les exigences de rentabilité économique qui soumettent les salariés à une forte pression, les réorganisations, les fusions et les changements d’actionnariat, les pratiques de management, tout cela génère des RPS. Une anecdote à ce sujet : quand j’ai obtenu l’agrément de la Drieets pour ma société, l’inspectrice que j’ai rencontrée m’a dit qu’elle n’avait pas envie qu’on lui présente une formation qui traitera systématiquement des RPS car, m’a-t-elle dit, il faut adapter le programme en fonction des risques réels existant dans l’entreprise. Or en 15 ans de formation, je n’ai pas vu des élus d’une entreprise sans que soient évoqués les RPS !
Quel est votre regard sur les commissions santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT) ?
J’observe souvent que les sujets santé, sécurité et conditions de travail sont descendus au niveau de la CSSCT mais qu’ils ne passent plus ensuite devant le CSE. Or dans une CSSCT, il n’y a pas d’expertise, il n’y pas de PV, etc. La CSST devrait n’être qu’une commission préparatoire des sujets pour le CSE.
La CSSCT ne doit pas permettre de boycotter le CSE sur la santé et les conditions de travail
Elle ne doit pas être une commission permettant en quelque sorte de boycotter le CSE sur ces sujets. Je vois aujourd’hui des CSE qui ne mènent plus du tout d’enquêtes auprès des salariés. Si les enquêtes et leurs conclusions sont phagocytées par le CSSCT et ne passent pas devant le CSE, cela veut dire qu’une partie des élus n’ont pas de vision claire de ce qui se passe dans l’entreprise en matières d’accidents du travail, par exemple.
La CSSCT peut néanmoins transmettre des comptes-rendus au CSE…
Oui, mais dans les faits, ces documents ne sont souvent pas lus ni débattus en CSE et les élus n’en prennent pas connaissance. Chaque élu du CSE, qu’il appartienne ou non à la CSSCT, doit pourtant être partie prenante sur le sujet des conditions de travail.
J’imagine que vous rappelez aux élus leur rôle concernant les réclamations individuelles et collectives…
Très peu d’élus ont connu les questions des délégués du personnel. Et même ceux qui les ont connues ne font pas forcément le rapprochement avec les réclamations individuelles et collectives du CSE !
9 CSE sur 10 ne traitent pas les réclamations individuelles et collectives
Je dois avoir 9 CSE sur 10 qui ne les traitent pas. Soit ils n’ont pas conscience qu’ils peuvent poser ces questions, soit ils les mettent dans l’ordre du jour mais dans un fourre-tout “questions diverses” qui n’est abordé qu’en fin de réunion, quand tout le monde est fatigué. C’est une perte importante pour la défense des salariés. Je leur suggère de créer une commission à part pour traiter ces questions, avec un compte-rendu qui doit être présenté en CSE. Ou de créer une boite mail dédiée : les élus s’en servent pour envoyer à l’employeur ces réclamations et pour recevoir les réponses de l’entreprise. Je leur conseille de le prévoir dans le règlement intérieur ou l’accord de fonctionnement du CSE.
Qu’observez-vous, justement, sur l’accord de fonctionnement du CSE ? Les élus cherchent-ils à le renégocier à la faveur des élections ?
Pas toujours, d’autant qu’il peut y avoir une confusion avec le protocole d’accord préélectoral. Et parfois, il n’y a tout simplement pas d’accord de fonctionnement du CSE, ni de règlement intérieur du comité. L’autre difficulté, c’est que ce sont, dans les grandes entreprises, les délégués syndicaux qui négocient l’accord CSE. Or parfois ces DS ne sont pas élus au CSE, ils ne sont pas partie prenante à l’instance, donc ça peut être un souci.
À l’occasion de la présidentielle, y-a-t-il des points que vous aimeriez voir débattus ?
Tout le monde connaît les effets des ordonnances sur le dialogue social dans les entreprises : le gouvernement a même dû faire marche arrière pour supprimer la limite des 3 mandats successifs au CSE. Maintenant, il faudrait aller plus loin, donner davantage de pouvoir aux CSE, et renforcer les effectifs de l’inspection du travail. Mais quand je vois certaines décisions, je me demande plutôt jusqu’où les politiques pourraient aller dans l’appauvrissement du dialogue social.
Quand on voit la suppression de l’agrément pour les formations CSE, on se demande jusqu’où ils vont aller !
La dernière chose qui m’a choquée, c’est la suppression de l’agrément de la Dreets pour les formations obligatoires du CSE. Avant le décret de mai 2026, pour pouvoir délivrer une des formations obligatoires pour les élus CSE (économique ou SSCT), il fallait obtenir un agrément de l’inspection du travail qui validait à la fois la qualité de l’intervenant et son programme de formation. Il fallait venir présenter son parcours, ses compétences, son approche, et le contenu de la formation. Cela garantissait une certaine qualité des formations. Aujourd’hui, cet agrément a été supprimé. On voit maintenant de nouveaux acteurs débarquer pour proposer des formations aux CSE sans aucune expérience véritable. C’est un danger pour les élus des CSE, notamment chez ceux qui laissent le choix de l’organisme de formation à l’employeur, ce dernier pouvant privilégier un moindre coût….
Bernard Domergue
100 000 postes en moins chez Volkswagen : quels impacts en France ?
15/09/2026

Vue de l’usine Volkswagen de Wolfsburg, en Basse-Saxe, le 25 août 2026
Via deux accords passés avec le syndicat IG Metall, le constructeur automobile allemand VW, en crise depuis deux ans face à la concurrence chinoise, va donc supprimer 100 000 emplois pour accélérer sa mutation d’ici 2030. Quel sera l’impact en France de cette restructuration encore floue ? Si Volkswagen ne construit pas d’automobiles en France, le groupe possède deux sites logistiques. Et quid des sous-traitants ? Certains redoutent une désindustrialisation de la filière auto européenne, comme cela s’est produit dans les télécoms.
“Quand ceux qui ont encore un peu de muscle commencent à attaquer l’os, ce n’est pas bon signe” : ainsi Bruno Azière, secrétaire national à l’industrie dans la fédération métallurgie de la CFE-CGC, réagit-il à l’énorme plan de restructuration annoncé par Volkswagen, qui prévoit la suppression de 100 000 emplois dans le groupe d’ici 2030, soit 15 % de ses effectifs (*). Un plan d’une ampleur inimaginable en France ? “Pour l’aspect quantitatif, oui, quand on voit les 100 000 emplois en jeu. Mais dans l’automobile française, nous avons aussi connu des plans supprimant 10 % des emplois d’une entreprise, comme celui que j’ai négocié pour Renault en 2013”, ajoute le syndicaliste. L’expert Bernard Jullien, lui, se montre ironique : “Nous n’avons plus en France que des restes d’industrie automobile. Si nous perdions autant d’emplois, il ne nous resterait pas grand-chose. Eux, ils leur reste grosso modo les deux tiers” (lire aussi notre encadré en fin d’article).
Quid des sites français ?
Reste à savoir quel sera l’impact en France d’une restructuration qui touchera forcément les pays étrangers.
Si aucune “voiture du peuple” (Volkswagen, en allemand) n’est assemblée en France, le constructeur germanique possède dans notre pays deux sites principaux, sans parler de son réseau de distribution. Le siège français de Volkswagen se situe à Villers-Cotterêts (Aisne). C’est depuis ce site (par ailleurs le 5e plus grand parc photovoltaïque privé de France) et depuis son deuxième site administratif de Roissy-en-France (Val d’Oise), qu’est supervisée la distribution des véhicules (VW mais aussi Skoda, Seat, Cupra, Audi), des pièces détachées et des accessoires du groupe VW en France. Les deux sites, qui constituent un même CSE, emploient 800 salariés.
Pas d’impact sur nos sites
“Ces sites importent des véhicules et des pièces depuis l’Allemagne. À moins d’une très forte baisse des volumes, je ne vois pas comment l’emploi en France serait touché”, analyse Olivier Lefebvre, le secrétaire fédéral de FO en charge de l’automobile et des équipementiers. Confirmation du délégué syndical FO sur place, Steven Lambert : “Des collègues nous interrogent sur ce qui se passe en Allemagne. Nous allons donc remonter ces questions lors d’un CSE jeudi prochain. Mais nous ne sommes pas inquiets, nous ne construisons pas ici, il ne devrait y avoir aucun impact”.
Et chez les sous-traitants ?
La question se pose néanmoins d’un impact dans le réseau des équipementiers français. Olivier Lefebvre avoue ne pas savoir si d’aucuns travaillent pour le groupe allemand. “Je ne pense pas que le recours à des équipementiers français soit très important, mais je sais par exemple que Valeo fournit des phares à Porsche”, nous dit Olivier Lefebvre.
Anne-Claude Vitali, en charge de la filière automobile de la fédération métallurgie de la CFDT (FGMM), semble plus inquiète.
Quand les volumes baissent, les Allemands rapatrient l’activité sur leur territoire
“Beaucoup d’équipementiers français travaillent pour des constructeurs allemands. Et lorsque l’activité baisse en Allemagne comme nous le voyons depuis 2024, ils ferment les sites et ramènent l’activité chez eux. On l’a vu avec les sites de Bosch à Moulins et Vénissieux, et avec la fermeture annoncée de l’usine Mahle à Hambach, en Moselle, qui travaille pour BMW. La fermeture de l’équipementier Dumarey à Strasbourg s’explique par les mêmes raisons”, rappelle-t-elle.
Denis Bréant, secrétaire fédéral CGT en charge de l’automobile, est également soucieux. S’il est trop tôt, nous dit-il, pour évaluer précisément l’impact de la restructuration de VW sur les équipementiers, cela pourrait constituer “un séisme” car “VW est un des plus gros constructeurs mondiaux”.
Lui-même est un ancien de Valeo Mondeville (Calvados), un site de 190 salariés racheté par un investisseur chinois (MetaSenseTec) : “Le site fabrique des pièces comme des capteurs pour les moteurs, et fournit tous les constructeurs, mais Volkswagen est le plus gros client”. Or, enchaîne-t-il, VW a décidé de délocaliser au Mexique en 2027 la fabrication de la Golf, un véhicule produit dans l’usine historique de Wolfsburg (Basse-Saxe) depuis 50 ans. Et des équipementiers français, comme Valeo à Laval, fournissaient VW en pièces pour la Golf. “Il y aura forcément des pertes d’activité pour les sites français, car Valeo par exemple a aussi des sites en Amérique du Sud qui pourront alimenter l’usine du Mexique”, alerte Denis Bréant.
Ce n’est pas un bon signe que VW tousse !
La situation allemande (pays qui concentre 21 % de la production automobile européenne) interpelle donc les syndicats français. Comme l’écrit le site Grand Continent, l’industrie automobile allemande est la colonne vertébrale de l’industrie européenne, avec plus de 732 000 emplois directs, dont 70 % dépendent des exportations “dans un contexte global qui tend plutôt vers la fermeture”. La part de marché de l’industrie automobile allemande en Chine a baissé d’un tiers entre 2022 et 2025.
“VW est un acteur majeur de l’automobile mondiale, ce n’est donc pas un bon signe qu’une multinationale de cette taille tousse et soit en crise profonde depuis deux ans maintenant. Même si les sites français ne produisaient pas beaucoup pour l’Allemagne, ils seront impactés par ricochet”, estime Marie Meixner, experte automobile chez Syndex.
Les syndicats français demandent la protection du marché européen
C’est donc pour les syndicats français l’occasion de relancer l’Union européenne sur leur demande d’une meilleure protection du marché européen contre la concurrence chinoise. “Les Allemands, qui exportaient beaucoup en Chine, sont confrontés aujourd’hui à un marché chinois saturé, et à une concurrence en Europe, puisque les marques chinoises s’y implantent de façon très agressive. Nous espérons donc que les Allemands vont rejoindre nos positions”, constate le secrétaire fédéral de FO.
Nous préférons largement le modèle Toyota !
Et ce dernier de remarquer que non seulement ces marques concurrencent les constructeurs européens, mais aussi que les Chinois, lorsqu’ils implantent une usine en Europe, créent un écosystème qui ne bénéficie pas du tout aux équipementiers locaux. “Nous préférerions largement voir le modèle de Toyota être imité car à Valenciennes, l’usine profite aux équipementiers locaux”, souligne le syndicaliste.
Ce dernier, comme les autres syndicats du secteur, demande à l’Europe de prendre des mesures protégeant le marché et les constructeurs européens. Des mesures de protection que, jusqu’à présent, l’Allemagne refusait car elle tirait profit du libre-échange. Mais selon FO métaux, cette position est intenable, comme le syndicat le dit dans une tribune publiée en juillet dernier : “Les constructeurs chinois gagnent des parts de marché en Europe grâce à des véhicules électriques compétitifs, mais avant tout grâce au soutien massif de leur gouvernement”.
Qu’on fixe une exigence d’au moins 80 % d’éléments européens
Le syndicat demande un changement de stratégie des constructeurs afin qu’ils fabriquent en France des véhicules populaires à un prix accessible. Et il réclame, comme la fédération des syndicats métallurgistes européens et comme les équipementiers, que l’Union européenne exige que les véhicules électriques, pour bénéficier des aides publiques et incitations fiscales, contiennent au moins 80 % de composants européens.
Mais comme nous l’indique Anne-Claude Vitali (FGMM-CFDT), cette demande s’est heurtée au lobbying inverse des constructeurs comme Stellantis, Renault ou… VW, qui jugeaient cette exigence intenable sur le court terme. “Ils ont écrit aux députés européens pour plaider l’abaissement à 70 % des composants européens pour les véhicules électriques”, déplore la syndicaliste.
Ce taux est crucial pour l’automobile européenne. C’est bien parce que l’Europe exige un taux d’au moins 70 % de composants européens que Renault a décidé de rapatrier en Europe, en Slovénie, la production de la Dacia Spring électrique, jusqu’alors fabriquée en Chine. Le véhicule bénéficiera ainsi des aides d’État, ce qui rendra son prix davantage compétitif. Comme l’a indiqué Le Monde, le paradoxe est que Renault compte sur un équipementier chinois en Europe pour bénéficier d’une batterie électrique pour ce modèle, lui-même concurrencé par des véhicules chinois sur le marché européen.
À quand une solidarité européenne ?
Ce qui se joue ici, c’est ce qu’on appelle la survie des “chaînes de valeur”, c’est-à-dire la filière automobile de l’amont à l’aval, de la conception à la fabrication en passant par les fournisseurs. “Face à la Chine, qui investit massivement dans toute la chaîne de valeur automobile, l’Europe est restée prisonnière d’une vision où la concurrence entre États et entre salariés remplace la coopération industrielle”, estime ainsi la CGT.
Il faut un contenu industriel européen, mais aussi une R&D européenne
Pour Marie Meixner, il faudrait en effet organiser la remontée en puissance de l’innovation de toute la filière automobile européenne, donc y compris les emplois de conception : “L’idée du contenu local, c’est d’abord l’emploi industriel, mais il faudrait y inclure la localisation européenne des emplois R&D”. Cela suppose aussi une coopération entre acteurs européens pour l’instant déficiente, l’Allemagne ne perdant pas espoir d’exporter en Chine, l’Espagne accueillant les investisseurs chinois…
C’est pourtant aux yeux de cette spécialiste une question urgente pour la survie de l’industrie européenne : “Nous avons été assez aveugles sur la stratégie chinoise menée depuis des années. Nous ne pouvons pas exclure le scénario qui s’est produit dans les télécoms, avec la disparition de l’industrie sur notre territoire. Non seulement la Chine, devenue très innovante, ferme son marché et exporte massivement pour écouler ses surcapacités, en faisant du lobbying contre l’idée européenne de contenu local, mais ses équipementiers sont désormais présents en Europe, avec une politique d’acquisition de sites. Dans un secteur qui va mal, la reprise d’un site par un industriel chinois est favorisée par rapport à la reprise par un fonds d’investissement”.
Une crise sociale évitée outre-Rhin pour préserver la cogestion ?
Mais repassons le Rhin. L’Allemagne a donc échappé pour l’instant à un grand mouvement social alors même que le plan de Volkswagen est d’une ampleur inédite, avec 100 000 emplois en moins dans le groupe d’ici 2030. Cette nouvelle purge a été actée dans un accord le 3 septembre 2026.
Du côté de la direction, on avance la nécessité de parvenir à un taux de rentabilité de 9 % d’ici 2030 (contre 3 % en 2025) en traitant le problème des surcapacités de l’appareil industriel, des surcoûts allemands pointés par les experts, et en réduisant le nombre de modèles produits. L’idée lancinante, du côté des constructeurs, est aussi d’accroître les vitesses de développement, à l’image de ce qui se fait en Chine. Côté syndical, IG Metall a sans doute cherché à éviter la fermeture d’usines en Allemagne voire le démantèlement du groupe, ainsi que des licenciements secs, en échange d’une baisse sur la durée du nombre d’emplois. Mais le scénario à venir, comme on le voit dans le tract d’IG Metall, reste assez flou.
| Les explications d’IG Metall Dans son tract justifiant sa position, IG Metall, donne la parole à Daniela Cavallo, la présidente du comité d’entreprise central de VW : “La partie salariée a obtenu de ne pas être placée devant le fait accompli sur les questions centrales de la réduction des effectifs et de l’avenir des usines. Au contraire : il n’y a aucun engagement préalable sur ces questions et nous allons surveiller de très près si le directoire dirigé par Oliver Blume fait correctement son travail”. Le tract donne ensuite les explications de Christiane Benner, la présidente d’IG Metall : “Nous avons fait obstacle au projet du directoire. Mais nous sommes encore loin d’avoir terminé. Le véritable affrontement commence demain. Alors, participez à la journée d’action dans l’automobile le 21 septembre”. La syndicaliste se défend d’avoir signé un chèque en blanc et précise que le plan est loin d’être finalisé puisque le directoire doit d’abord élaborer son projet, sous le contrôle du conseil de surveillance. Autrement dit, “le directoire doit maintenant dire où, pourquoi, comment et dans quels délais de tels niveaux de suppressions d’emplois pourraient être réellement atteints”. Pour les sites menacés que le directoire voulait fermer (Emdem, Hanovre, Neckarsulm, Zwickau), “toutes les parties prenantes devront tout faire pour garantir une activité future”. En revanche, dit Christiane Benner, “les conventions collectives et les accords existants sont maintenus”. |
Comment dès lors expliquer cet accord ? C’est sans doute le fruit de la gouvernance propre au groupe allemand. Le système de cogestion intègre les salariés (Christiane Benner, la présidente du syndicat IG Metall, est aussi vice-présidente du conseil de surveillance de VW) mais aussi le Land (Région) de Basse-Saxe, qui possède 20 % du capital, ce qui lui donne une minorité de blocage. “Ce que je comprends du tract d’IG Metall, c’est que rien n’est vraiment décidé pour l’avenir des sites industriels allemands qui manquent d’activité. Mais ils disent avoir bloqué l’annonce de fermetures de sites”, nous explique Marie Meixner, experte automobile chez Syndex.
Certains voulaient en finir avec la contrainte de la loi Volkswagen
Et cette dernière de souligner l’importance en Allemagne de la loi Volkswagen (**), qui organise la participation des salariés aux décisions de l’entreprise via le conseil de surveillance, ainsi que l’actionnariat du Land de Basse-Saxe : “Mon interprétation, c’est qu’IG Metall a d’abord voulu sauver la loi Volkswagen. Car on entend de plus en plus l’argument selon lequel l’Europe, face à la Chine, ne va pas assez vite, n’est pas assez réactive. Donc certains voulaient sortir le coeur de l’activité VW des contraintes de la loi Volkswagen, perçue comme trop contraignante et empêchant des restructurations”.
(*) Il s’agit en fait de 2 plans de 50 000 emplois, le premier ayant été présenté dès décembre 2024, le nouveau le 3 septembre dernier.
(**) La loi Volkswagen date de 1960. Elle limite à 20 % les droits de vote de tout actionnaire du constructeur, même s’il possède une part plus importante du capital. Elle contribue donc à préserver l’influence des salariés et du Land de Basse-Saxe.
| Pour Bernard Jullien, les constructeurs allemands défendent un modèle “obsolète” |
| Joint vendredi 11 septembre, Bernard Jullien, un expert de la filière automobile qui a longtemps dirigé le Gerpisa (*), estime que l’accord de VW, motivé sans doute de la part de IG Metall par le maintien d’un système de cogestion et l’absence de remise en cause de la “loi Volkswagen”, ne règle rien. À ses yeux, le modèle VW, basé sur une exportation massive – vers la Chine et les Etats- Unis – de modèles conçus et fabriqués en Allemagne, ne fonctionne plus : “On a changé d’époque”, insiste-t-il. En résumé : le marché chinois s’est fortement refermé aux constructeurs européens ; les tensions commerciales avec les États-Unis limitent les débouchés ; les constructeurs chinois deviennent eux-mêmes des concurrents majeurs. Bernard Jullien déplore qu’au lieu de reconnaître ce changement de contexte et de se recentrer sur le marché européen en réclamant une politique de protection de l’industrie européenne, les constructeurs allemands et IG Metall continuent de défendre un modèle devenu obsolète. C’est, à ses yeux, à la fois un manque de solidarité avec l’ensemble de la filière européenne, mais aussi une impasse stratégique. Les Allemands, pronostique-t-il, vont devoir commencer à faire ce que les Français ont dû faire pour réduire les capacités de leurs usines, quand ils ne reportaient pas leurs difficultés sur des fermetures à l’étranger, en procédant à des réductions progressives d’activité, avec un accompagnement social. “L’Allemagne est en train de reproduire le phénomène de désindustrialisation que la France connaît depuis des années”, s’alarme-t-il. Et l’expert de citer l’exemple de Renault, un groupe dont le nouveau plan de départs volontaires touche l’ingénierie : “Quand Renault est allé en Chine concevoir et développer la nouvelle Twingo, ils ont créé une entité à Shanghai. Le résultat, c’est que la voiture produite ne fonctionne plus avec un moteur Renault fait à Cléon, mais un moteur chinois. Quand ils ont décidé d’assembler la Twingo en Slovénie, les syndicats ont dû d’ailleurs se battre pour récupérer une partie de l’assemblage des moteurs, qui se fait avec des pièces venus de Chine”. Un espoir à ses yeux réside dans l’alliance entre les fournisseurs et équipementiers européens et les syndicats de l’automobile, car les deux parties ont intérêt à ce qu’une base industrielle forte et intégrée reste présente en Europe, de la conception à la fabrication. “C’est d’ailleurs le combat du patron de Valeo, Christophe Périllat, qui est allé défendre cette position devant les constructeurs allemands”, rapporte Bernard Jullien. Ce dernier se félicite d’un début de débat outre-Rhin sur ce thème. “Au départ, le directeur général de Valeo était assez seul mais il a réussi à rallier des équipementiers français mais aussi allemands sur cette idée qu’il faut privilégier un contenu local”, confirme Marie Meixner, de Syndex. (*) Bernard Jullien est maître de conférences en économie au laboratoire Bordeaux Sciences Economiques. Gerpisa : Groupe d’études et de recherche permanent sur l’industrie et les salariés de l’automobile. |
Bernard Domergue
Conséquences comptables des incendies : les recommandations de la CNCC
15/09/2026
Immobilisations, continuité d’exploitation, amortissements, dépréciations, stocks, aides publiques… les incendies de l’été 2026 sont susceptibles d’impacter les entreprises concernées sur de nombreux sujets comptables. La Compagnie nationale des commissaires aux comptes (CNCC) rappelle dans un communiqué que la foire aux questions (FAQ) publiée en février 2025 relative aux conséquences comptables du cyclone Chido recense les principales problématiques comptables susceptibles de résulter d’une catastrophe naturelle. À ce titre, les analyses qui y sont développées peuvent être transposées aux incendies survenus en France au cours de l’été 2026, sous réserve des spécificités propres à chaque entité.
Source : actuel CSE
IA : l’ANDRH alerte sur l’emploi des jeunes
17/09/2026
Le déploiement de l’intelligence artificielle générative commence à modifier les missions confiées aux jeunes recrues, sans que les entreprises aient encore adapté leurs parcours. C’est ce qui ressort d’une enquête de l’ANDRH (association nationale des directions des ressources humaines) menée auprès de 220 professionnels RH et dévoilée hier.
Selon l’étude, 63 % des entreprises ont déjà déployé l’IA générative, mais seules 8 % estiment que leurs équipes la maîtrisent efficacement et 12 % ont mis en place un programme de formation dédié aux jeunes collaborateurs.
Surtout, 34 % des répondants constatent une évolution des missions confiées aux stagiaires, alternants et jeunes recrues, dont 9 % une diminution significative des tâches d’exécution. Pourtant, 41 % des entreprises n’ont pas encore redéfini leurs parcours.
L’impact pourrait également concerner les embauches : si 66 % des entreprises maintiennent leurs volumes de juniors et d’alternants, 23 % les ont déjà réduits ou envisagent de le faire.
Pour Audrey Richard, présidente de l’ANDRH, l’enjeu est de “ne pas laisser l’IA se substituer à l’entrée des jeunes dans le monde du travail”.
Source : actuel CSE
[Reportage] Dans les Bouches-du-Rhône, les élus de CSE face aux défis de l’industrie
18/09/2026

L’usine Fibre Excellence de Tarascon
Grâce aux atouts de Marseille, deuxième ville de France, et à quelques bastions solidement implantés, l’industrie dans les Bouches-du-Rhône montre des signes de souffrance mais sauve encore sa mise. Malgré quelques dossiers de fermetures d’usines, les élus de CSE que nous avons rencontrés au meeting de rentrée de FO restent combatifs.
1, Place Léon Jouhaux. C’est l’adresse bien nommée de l’union départementale FO des Bouches-du-Rhône, à Marseille, au beau milieu des quartiers populaires. Quoi de mieux que le nom du fondateur de FO en 1947 pour la première union départementale de l’organisation ? Car “l’UD 13”, comme ils l’appellent, représente le plus grand nombre d’adhérents et de cotisations au sein de FO. Elle s’appuie sur Marseille, l’une des villes les plus étendues de France, l’industrie locale comme pilier essentiel de l’économie du territoire, le grand port maritime, les bassins de l’Étang-de-Berre et de Fos-sur-Mer.
“La salle peut contenir 500 personnes”, nous avait prévenu Franck Bergamini, secrétaire général de l’UD. Et ils sont manifestement tous là, dans une chaleur irrespirable qu’ils sont bien décidés à braver. C’est le grand meeting de rentrée de FO, organisé à Marseille pour la deuxième année consécutive.
Les revendications ne manquent pas, les sujets d’actualité non plus. Le taux de chômage du département a baissé ces dernières années, passant de 15,2 % en 2012 à 11,6 % en 2023 selon l’Insee. L’activité est entraînée par l’industrie manufacturière, qui représente presque 92 000 emplois, contre 24 000 dans le département voisin du Gard.
“Certains acteurs comme Airbus nous entraînent vers le haut et la ligne à très haute tension alimente un certain dynamisme, mais quelques gros dossiers restent préoccupants”. Ce que Franck Bergamini qualifie de “gros dossier”, c’est par exemple celui de Fibre Excellence, l’une des dernières usines de pâte à papier en France, installée dans les Bouches-du-Rhône, à Tarascon et liquidée par décision judiciaire le 29 juillet 2026. Mais la bataille continue : l’UD et la confédération continuent de chercher des solutions de reprise.
Fibre Excellence en recherche de repreneurs à Tarascon
“Nous sommes à la pâte à papier ce qu’ArcelorMittal est à l’acier”, regrette cet élu de CSE et délégué syndical de Fibre Excellence, qui souhaite rester anonyme pour préserver ses chances de retrouver un emploi. Depuis la liquidation, une quarantaine de salariés assure la sécurité de ce site classé Seveso. Selon un délégué syndical FO, il a fallu obtenir pour cela plusieurs arrêtés préfectoraux à l’encontre du mandataire liquidateur dont les agents ne disposaient pas des compétences adaptées.
Quoiqu’il en soit, les 270 salariés ont commencé à recevoir leur lettre de licenciement. A l’origine des difficultés du site, “l’actionnaire qui n’a jamais suffisamment investi”, selon l’élu du CSE. En cause aussi, une production restée inchangée depuis plusieurs décennies : la capacité maximale est de 250 000 tonnes de pâte à papier par an sur la base de 4 tonnes de bois pour une tonne de pâte.
“Certes, le CSE était consulté mais la direction faisait ce qu’elle voulait”, nous explique-t-il. Dernier épisode en date, l’offre de reprise de l’homme d’affaires Mathieu Pigasse. Problème : ses conditions suspensives nécessitaient l’action de l’Etat. “Comme le gouvernement n’a pas agi, rien n’a été fait pour sauver les emplois”, constate-t-il.
Et pourtant, des réunions se sont tenues. Une dizaine, notamment à Bercy, avec ministres et secrétaires confédéraux, dans le cadre du CIRI, le Comité interministériel de restructuration industrielle. Le 10 juin 2026, Marylise Léon (CFDT), Sophie Binet (CGT) et Frédéric Souillot (FO) ont adressé un courrier commun au Premier ministre Sébastien Lecornu, avec le soutien des représentants des régions concernées. Pour tous ces acteurs, l’offre de reprise était “crédible”, l’Etat disposait des leviers nécessaires”.
Dès lors, si la liquidation poursuit son cours, “la pâte à papier viendra de l’étranger, en particulier d’Amérique du Sud ou d’Asie”, nous indique l’élu de CSE. L’autre site de Fibre Excellence, situé près de Toulouse, à Saint-Gaudens, ne nécessite que 30 millions d’euros d’investissement, au lieu des 130 indispensables à Tarascon. Le 9 septembre dernier, le tribunal de commerce lui a accordé un répit de trois mois. Quant à Tarascon, il reste l’espoir des propositions de loi de nationalisation temporaire. A discuter à l’Assemblée et au Sénat dans les mois qui viennent alors que le calendrier parlementaire sera occupé par le budget. Pour mémoire, le même projet de texte avait été déposé pour nationaliser ArcelorMittal et avait été voté par l’Assemblée nationale.
Huit semaines de grève à l’usine Haribo
À Marseille, une grève longue durée a fait parler d’elle : celle des salariés du fabricant de bonbons Haribo. Pendant huit semaines, à raison de deux heures par jour, 90 salariés et leurs représentants ont tenu le piquet afin d’obtenir de meilleurs salaires. Avant la grève, dans le cadre des négociations annuelles, la direction n’a proposé que 0,9 % d’augmentation générale. Pour hausser un peu le chiffre à 1,5 % une fois les débrayages accomplis.
“Pour l’instant, la grève est suspendue jusqu’au 29 septembre, nous a expliqué Thierry Cambola, délégué syndical central, qui est venu au meeting avec Ludovic Mayer, lui aussi élu et membre de la commission santé, Xavier Hernandez et Olivier Gala, secrétaire du CSE. Selon eux, les conditions de négociation ne se sont pas améliorées car la direction a voulu tout boucler en deux réunions cette année, au lieu de trois ou quatre par le passé. “Le climat social est très dégradé, les salariés n’ont plus confiance dans l’employeur, on attend de voir si réinvestir dans un mouvement quotidien vaudra la chandelle, nous réclamons 3 % d’augmentation, cela fait 100 euros bruts par mois et nous avons demandé un talon minimum de 50 euros qui concernerait 417 salariés sur 492”, analyse Thierry Cambola.
Avant le conflit, l’usine produisait 300 palettes de bonbons par jour, contre 30 les jours de grève. Réunis en intersyndicale avec la CGT, les représentants FO soulignent le chiffre d’affaires de Haribo France (388 millions d’euros) et son bénéfice (32 millions d’euros). La question du partage de la valeur réapparaît très vite dans notre discussion, alors que la salle du meeting se remplit et que le bruit recouvre presque leurs voix. Ils poursuivent : “C’est nous qui avons mené la force de cette grève. Maintenant, la question c’est comment la direction compte reconnaître le travail fourni par les salariés, au lieu de redistribuer aux actionnaires. On fournit des aides aux entreprises, il faut les aider mais à condition que la valeur travail ne soit pas bafouée”. Ils comptent bien recueillir les fruits de cette mobilisation lors des élections professionnelles du site en décembre 2027.
“À Airbus, FO gère le CSE depuis plus de 50 ans”
Les élus du CSE d’Airbus Helicopters de Marignane ont l’esprit de groupe. Plusieurs d’entre eux se tiennent sur le côté de la salle avec le même t-shirt estampillé au nom de l’entreprise. “Nous sommes 10 000 salariés d’Airbus, 9 500 rien qu’à Marignane. C’est beaucoup de travail mais on s’en sort parce qu’on a une belle équipe”, nous confie Cyril Grimaud, représentant de la vie sociale (un poste spécifique à Airbus) depuis un an et demi.
L’homme se prépare à candidater au CSE lors des élections professionnelles en novembre 2027, fort de 28 années d’ancienneté chez Airbus. Pour motiver les salariés à voter en leur faveur, les élus vont commencer la composition des listes et les opérations de tractage la semaine prochaine. Ainsi qu’organiser un tournoi FO de football qui pourrait réunir autour de seize équipes. Car la CFE-CGC et la CFTC recherchent leur place au soleil. “On a de l’avance mais il ne faut pas la perdre !”, poursuit-il en serrant le poing.
La représentativité de FO est déjà bien avancée, autour de 38 %, nous confirme Régis Delu, secrétaire du CSE du site et délégué syndical central adjoint. Selon lui, “L’objectif, c’est d’aller chercher les 40 %. Et le plan de bataille, c’est le terrain, le terrain et le terrain, il n’y a que ça !”. Il ajoute : “FO gère le CSE depuis plus de 50 ans, c’est l’un des plus gros CSE de France”. Selon lui, l’industrie des Bouches-du-Rhône, du point de vue d’Airbus, se montre plus résiliente qu’en souffrance car la sous-traitance qu’entraîne le géant de l’aéronautique fait vivre de nombreuses familles du département.
ArcelorMittal renaît à Fos-sur-Mer
En avril 2025, la direction du sidérurgiste annonçait un PSE retentissant. Le 13 mai de la même année, les organisations syndicales avaient organisé une manifestation commune devant le siège de l’entreprise, à Saint-Denis, au nord de Paris. Bonne nouvelle, apprend-on à Marseille, le deuxième haut fourneau du site de Fos-sur-Mer d’Arcelor renaît de ses cendres.
Après huit mois d’arrêt, les élus de l’usine nous ont confirmé son redémarrage début juillet. Selon Amélie Boy et Christophe Ibanez, le site a même recruté 150 salariés et autant d’intérimaires. “Maintenant, l’objectif c’est les prochaines élections professionnelles, le 16 octobre”, jubile Amélie Boy. Après 40 ans de prédominance CFDT et CGT, l’équipe FO est passée de la troisième place en 2014 à la première en 2022.
Des enjeux majeurs de formation industrielle
Le département est doté d’un Centre de formation d’apprentis industrie (CFAI), le pôle formation Sud, situé à Istres et géré par l’union métallurgie du Medef, l’UIMM. Avec 13 500 mètres carrés dédiés, le centre forme 4 000 personnes par an, dont 1 500 apprentis et affiche un taux d’insertion impressionnant de 93 %. Par comparaison, au niveau national, seulement 60 % des apprentis de CAP (certificat d’aptitude professionnelle) trouvent un emploi en contrat à durée indéterminée.
“On suit les fermetures et ouvertures d’entreprises du coin afin de s’adapter aux besoins”, affirme Serge Bornarel, délégué de l’UIMM sur le pôle que nous avons eu l’occasion de rencontrer sur son site, à 54 kilomètres de Marseille. Aéronautique, nucléaire, chaudronnerie, informatique, robotique, maintenance industrielle, productique… le centre met à disposition de ses élèves tout un attirail de salles, d’ordinateurs, machines, simulateurs et autres lignes de production, ainsi qu’un vaste hangar dédié à l’aviation.
Outre une solide formation aux métiers industriels, on enseigne aussi les règles de sécurité dans ces murs malgré les pertes de financements de l’Etat. Il faut aussi attirer les jeunes et les femmes, dans ces métiers dont la réputation fourmille de clichés. Fatigants, salissants, risqués et promis au chômage alors qu’il s’agit désormais de secteurs de pointe qui nécessitent méticulosité et précision. Selon Merouane Klouche, directeur opérationnel, le CFAI adopte avec ses étudiants une approche “projet – problème” afin de leur fournir une vision pratique et découvrir la théorie dans un second temps. Pour raviver l’intérêt des jeunes, le centre diffuse le site internet Forindustrie, un outil pédagogique et innovant de découverte du secteur qui a réuni plus de 1,5 million de connexions.
À petits pas, le changement culturel se réalise. Par exemple, le taux de présence féminine du centre d’Istres est passé de 7,7 % en 2025 à 10,7 % en 2026. Le pôle affiche également un taux de réussite aux diplômes de 90 % grâce à une politique de formation gérée au niveau de l’antenne locale, et non réfléchie à Paris. Selon Marc Lezennec, en charge de l’attractivité du pôle, la création du Parcours Industrie permet aux lycéens de développer une meilleure image du secteur.
La communication sur les réseaux sociaux, la digitalisation, les “worldskills” (compétition internationale et multi-métiers), les capsules internet contribuent aussi à cette rénovation de la réputation des métiers industriels.
Franck Bergamini, secrétaire général de l’UD, appelle de ses vœux une promotion de la structure afin que d’autres branches s’en inspirent. “Il faut aussi des équipements de protection individuels adaptés aux femmes”, souligne également Frédéric Souillot, secrétaire général de FO, lui-même issu du secteur de la maintenance de stations-services chez Tokheim. Et comme il l’a dit au meeting de Marseille : “L’aménagement du territoire sans industrie devient un désert. La réindustrialisation ne doit pas rester un slogan”. Les équipes FO des Bouches-du-Rhône en sont, elles aussi, convaincues.
| Clément Pauly : “Les jeunes militants n’ont connu que le CSE” |
| À Marseille, nous avons aussi rencontré Clément Pauly, membre de la nouvelle structure FO Jeunes, qui fédère les militants de moins de 35 ans et a tenu sa journée de rentrée à Marseille le 16 septembre. Les statuts de FO Jeunes sont encore en cours de rédaction. Il s’agira d’une association, nous a confirmé Branislav Rugani, secrétaire confédéral en charge de la structure. “Il faut lancer les choses de toute façon, si on ne commence pas, on ne le fera jamais. Si ça se trouve, dans quelques années, FO Jeunes sera incontournable”. Une assemblée générale élira bientôt le bureau, le secrétaire et les trésoriers. L’ancienne association avait perduré de 1958 aux années 2016. Et de fait, de multiples mandatés aujourd’hui plus que quadragénaires sont passés par FO Jeunes, à commencer par le numéro un, Frédéric Souillot, référent de la structure pour la Côte-d’Or en 1999. “Ça a déjà existé et puis c’était un peu tombé, maintenant il y a une volonté au niveau confédéral de relancer les jeunes militants. Il faut expliquer le syndicalisme aux jeunes générations”, complète Clément Pauly. La trentaine avenante, ce dernier travaille chez Novacarb, une entreprise de la chimie où sont également présentes la CFE-CGC et la CGT. D’où vient son engagement ? “D’une volonté de défendre les autres, dans ma famille personne n’est spécialement militant. Pour moi, c’est venu quand j’ai fait mon premier stage puis que je suis arrivé chez Novacarb. Le délégué FO m’a parlé et j’ai adhéré aux valeurs”. Justement, les élections professionnelles sont prévues mi-novembre sur son site. Pour intéresser d’autres jeunes salariés, Clément Pauly élabore des tracts modernes où il soigne l’image de son syndicat d’une quinzaine d’adhérents. Mais ce n’est pas tout, il emporte leur conviction avec ce message : “Moi, je n’ai pas peur”. Quand on lui demande si le CSE ne semble pas un peu repoussant par rapport aux anciennes instances, notamment en raison de la surcharge de travail qu’il produit sur les élus, Clément Pauly relativise : “J’ai prévu avec le secrétaire du CSE de m’y mettre doucement, sans pression. Et puis les jeunes militants comme moi n’avons connu que le CSE, nous ne pouvons donc pas comparer. En revanche, on peut porter un grand nombre de sujets, on est ensemble sur la liste et les salariés peuvent se tourner vers n’importe quel élu”. Le jeune homme ne manque ni de motivation ni de courage face à la tâche à accomplir : “Les salariés sont plutôt résignés, car ils luttent davantage pour défendre des droits qu’en conquérir de nouveaux. Mais on ne va pas se laisser marcher dessus”. |
Marie-Aude Grimont