“Les quatre priorités du CSE face aux licenciements économiques”

19/05/2026

Dans cette tribune, Jérôme Szlifke, qui dirige le groupe ASC Sigma et qui a cofondé le cabinet d’expertise Progexa, invite les CSE confrontés à un plan de licenciements à préserver la communication avec les salariés, à exiger une évaluation des risques dès le début du PSE, à analyser les faiblesses commerciales de l’entreprise mais aussi à lister les coûts autres que sociaux souvent passés sous silence par l’employeur.

Les plans de licenciements sont en augmentation constante depuis la crise sanitaire, avec une accélération de leur rythme au cours des derniers mois. Alors que la Dadres (Ndlr : le service statistiques et recherche du ministère du travail) en dénombrait en moyenne 240 par an de 2020 à 2024, un recensement syndical chiffre à 444 le nombre de plans pour la période septembre 2024/octobre 2025.

Cette aggravation oblige plus que jamais le CSE à s’intéresser aux comptes et aux indicateurs sociaux de l’entreprise. Elle l’interpelle également sur le rôle qu’il doit jouer et sur les actions à mettre en œuvre. Quatre d’entre elles nous semblent  prioritaires.

Le CSE doit pouvoir communiquer avec le personnel 

En premier lieu, le comité doit s’opposer à toute tentative de restreindre sa liberté à communiquer avec le personnel, et à conduire une réflexion collective portant notamment sur les dangers du projet de licenciement (perte de savoir-faire, introduction de logiciels sans concertation avec les utilisateurs, sous-investissement, etc.). Les échanges élus-salariés sont en effet essentiels pour construire des alternatives pertinentes, sachant que les salariés détiennent une connaissance du travail réel à laquelle les employeurs ne peuvent prétendre.

Il n’est pas rare que les directions invoquent la confidentialité pour empêcher le CSE de se concerter avec ses mandants. Pour contrer cette entrave, les élus invoqueront l’arrêt 13-17270 du 5 novembre 2014 de la Cour de cassation (Sanofi Aventis Recherche et Développement) : “L’employeur qui transmet au comité les documents de consultation sous le sceau de la confidentialité, sans justification, porte atteinte à son mandat, en conséquence de quoi la procédure doit être reprise à son origine”.

 Le CSE doit exiger une évaluation des risques dès le début de la procédure du PSE

Seconde priorité : le CSE doit exiger que l‘évaluation des risques induits par les licenciements lui soit remise dès le démarrage de la procédure, conformément aux obligations légales de l’employeur en matière de protection de la santé des salariés. L’arrêt Fnac du 13 décembre 2012, de la Cour d’appel de Paris, confirme cette obligation :

  • “C’est en amont de la réorganisation que les risques, notamment RPS, doivent être identifiés par l’employeur”.
  • La cour précise que l’information du comité doit notamment porter sur l’évolution quantitative de la charge de travail.

En troisième lieu, le CSE évaluera les faiblesses commerciales de l’entreprise et fera des propositions pour y remédier. Cette action renvoie au fait que la baisse d’activité et du chiffre d’affaire est fréquemment invoquée par les directions pour justifier les licenciements.

Le CSE a intérêt à analyser les faiblesses commerciales de l’entreprise 

Pour son évaluation, le CSE pourra s’appuyer sur les questionnements du tableau ci-après qui passe en revue les facteurs contribuant à la dynamique des ventes.

Quatrième registre d’action prioritaire, le CSE doit s’efforcer de répertorier les sources d’économies autres que de frais de personnel, car dans un projet de licenciement ces derniers sont par définition accusés de nuire à l’équilibre de l’entreprise. 

Le CSE peut dresser un inventaire des autres coûts passés sous silence 

Le comité doit donc répliquer, avec l’aide de son expert-comptable s’il en a un, en dressant un inventaire des coûts passés sous silence par l’employeur :

  • Dépenses régaliennes : missions, réceptions, dons, véhicules de fonction, séminaires, cotisations patronales, etc.
  • Prélèvements des actionnaires : redevances, prestations juridiques, loyers, frais financiers facturés, etc.
  • Impact des dysfonctionnements et des faiblesses organisationnelles (impayés dus à des défaillances de l’entreprise, pénalités de retard, rebuts, etc.).
  • Dépenses mal gérées ou d’une efficacité douteuse (ex. : honoraires des cabinets conseils de direction), etc.

► Jérôme Szlifke dirige le groupe ACS SIGMA. Il est co-fondateur du cabinet d’expertises Progexa, au service exclusif des élus du personnel, et de Proneos, bureau d’étude de solutions alternatives. Il a co-écrit, avec Olivier Gédéon, le livre “Comprendre les comptes et les indicateurs sociaux de l’entreprise (éditions Gereso). Voir le sommaire de l’ouvrage ici

Jérôme Szlifke

L’entreprise a licencié pour motif personnel au lieu de faire un PSE : le dirigeant est condamné au pénal

21/05/2026

Un exemple d’équipement développé par Segula Technologies pour l’industrie automobile

L’ancien dirigeant de la société d’ingénierie Segula a été condamné au pénal à une amende de 147 000€ par la cour d’appel de Versailles. L’employeur, confronté à la crise du secteur automobile de 2008, avait évité un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) en procédant à des ruptures conventionnelles et à de nombreux licenciements pour faute grave. Au contournement de l’obligation de procéder à un PSE s’ajoute un délit d’entrave à l’égard des IRP. Avec les explications de l’avocat Zoran Ilic.

L’affaire concerne le secteur de l’ingénierie, dont les salariés sont envoyés en mission dans les entreprises clientes comme les constructeurs automobiles. À partir de 2008, la crise économique et financière mondiale déstabilise ces sous-traitants, dont fait partie le groupe Segula Technologies, car leurs donneurs d’ordre subissent une très forte baisse du chiffre d’affaires.

Les sociétés de services cherchent donc à réduire leur masse salariale. Mais Segula va le faire sans procéder pour autant à un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE), alors qu’à partir de 10 licenciements économiques sur une période de 30 jours, ce PSE est obligatoire (art. L. 1233-61 du code du travail).

L’entreprise, qui comprend deux entités (STA, Segula technologies automotive, et SMT, Segula Matra technologies), recourt au chômage partiel mais décide également de faire partir les salariés sous la forme de ruptures conventionnelles et de licenciements pour motif personnel.

En un an, 474 départs sur 1 370 salariés

Les chiffres donnent l’ampleur de cette restructuration cachée. Lors d’un premier contrôle de l’inspection du travail effectué le 1er octobre 2009 à la suite d’un signalement, l’entreprise fait état pour la période de septembre 2008 à septembre 2009 de :

  • 421 départs chez STA pour 1 100 salariés (136 licenciements pour motif personnel, 102 démissions, 13 ruptures conventionnelles, etc.) ;
  • 53 départs chez SMT pour 270 salariés (19 licenciements pour motif personnel, 23 démissions, 4 ruptures, etc.).

Lors d’un deuxième contrôle de l’inspection du travail effectué le 1er avril 2010, la DRH confirme d’autres chiffres très élevés :

  • 566 départs chez STA (320 licenciements pour motif personnel, dont 313 pour faute grave) entre le 1er septembre 2009 et février 2010 ; 
  • 93 départs chez SMT (dont 50 licenciements pour motif personnel, dont 47 pour faute grave) entre janvier 2009 et mars 2010. 

Des refus de missions selon la direction, des pressions fortes pour obtenir les départs selon les syndicats

La direction justifie les licenciements par des refus de missions de la part des salariés concernés et elle indique que des transactions financières ont été passées. Les organisations syndicales (CGT, Fieci, CFDT) et le CSE soulignent le caractère artificiel des missions proposées et les fortes pressions exercées sur les salariés pour forcer leur départ. Le président incriminé soutient également qu’il faisait face à des difficultés conjoncturelles ne nécessitant pas de PSE.

À l’opposé, l’avocate de la CFDT souligne que l’expert mandaté par les IRP avait évoqué un coût de 7,3 millions d’euros pour le PSE qui aurait dû être mis en place par l’entreprise, soit autant d’économies réalisées par l’entreprise avec cette compression d’effectifs cachée, l’entreprise n’ayant dépensé “que” 3,8 millions d’indemnités de départ en évitant un PSE.

L’inspection du travail établit en septembre 2010 un procès-verbal d’infraction pour absence d’élaboration d’un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) et pour délit d’entrave – le comité d’entreprise de l’époque aurait dû être consulté. L’employeur, ou plus exactement la personne qui présidait alors les deux entités, Jean-Bernard Faivre, est renvoyé devant le tribunal correctionnel, qui le condamne le 3 juin 2024, et l’affaire arrive devant la cour d’appel de Versailles. 

La gravité de la situation économique nécessitait un PSE

Tout d’abord, les juges estiment établies “la gravité et la durée des impacts de la crise sur le chiffre d’affaires et sur la rentabilité des sociétés”. La cour d’appel reprend les éléments d’un expert du CE de STA (- 25 % pour le CA de STA entre 2008 et 2009 par exemple, avec une perte nette de 25 M€ en 2009). Cette baisse d’activité ne pouvait donc pas être minimisée comme de simples “difficultés économiques” passagères : elle devait donner lieu à un PSE.

La cour d’appel juge ensuite que le dirigeant de STA et STM, qui n’avait donné aucune délégation concernant la gestion des ressources humaines, s’est rendu coupable d’avoir procédé à des licenciements économiques :

  • sans avoir consulté les délégués du personnel et les comités d’entreprise des deux entités (fait passible d’une amende maximale de 3 750€ par salarié concerné). Voir à ce sujet l’art. L. 1238-2 du code du travail ;  
  • sans avoir notifié le projet de licenciement à l’administration (amende maximale de 3 750€ par salarié concerné). Voir à ce sujet l’art. L. 1238-4.

Des faits “une particulière gravité” pour le juge

Le juge insiste sur “la particulière gravité” des faits, “non seulement par leur nature même, en ce qu’ils ont eu pour effet de priver les salariés concernés des garanties apportées par les procédures de consultation des IRP en matière de licenciements économiques, par la notification de ces licenciements à l’autorité administrative et par la mise en œuvre d’un PSE, mais aussi par le nombre de salariés concernés, environ 300 sur la période finalement retenue, en se concentrant sur les seuls départs qualifiés à tort de licenciements pour faute grave“. 

Aujourd’hui retraité et disposant d’une pension de 7 000€, l’ancien dirigeant est condamné, sur la base du chiffre finalement retenu de 294 salariés contraints à un départ sans PSE, à une peine d’amende de 500€ par salarié, soit 147 000€, au lieu de 182 500€ en première instance, la période retenue ayant été limitée (*). La peine sanctionne donc un contournement évident des règles obligeant une entreprise à procéder à un plan de sauvegarde de l’emploi lorsque sa situation économique lui impose de compresser son effectif.

De nouvelles IRP en 2027 

Joint hier, Frédéric Grosjean, qui était secrétaire du CSE de SMA (Segula Matra automotive), délégué syndical CFE-CGC et secrétaire du comité de groupe, se félicite bien sûr de cette décision. Mais il juge qu’elle arrive bien tard : “Dix-sept ans après les faits, vu le turn over de notre secteur, seulement 20 % des salariés doivent encore savoir à quoi cela correspond, donc les organisations syndicales n’ont pas communiqué dessus. Cela n’a d’ailleurs pas empêché le groupe de reproduire les mêmes faits, notamment lors de la crise Covid. Mais depuis le jugement du tribunal correctionnel, je dois dire que les choses ont changé, l’entreprise fait plus attention”.

Un salarié contacté hier estime néanmoins que la décision constitue un avertissement intéressant alors même que le groupe a fusionné juridiquement 4 entités au 1er avril 2026, ce qui a donc fait tomber tous les mandats des représentants du personnel, l’inconnue demeurant sur les nouvelles IRP : “Actuellement, le climat social semble correct. Les nouveaux patrons font attention à ce qui se passe, car ce ne serait pas très bon pour l’image de marque”.

Cette évolution de l’organisation juridique passe par un redécoupage des IRP en vue de 2027. Cela pourrait  aboutir à deux CSE, un par branche (bureaux études et métallurgie). “L’idée est que les ingénieurs puissent glisser du ferroviaire à l’automobile ou à l’aviation en fonction de l’activité”, nous explique Frédéric Grosjean.

Fortement endetté, le groupe Segula Technologies, qui emploie 4 400 personnes en France et 10 000 à l’étranger et dont l’actionnariat a changé l’an dernier, conduit en ce moment une restructuration de ses activités mais pour l’instant sans suppressions d’emploi. En février dernier, le tribunal des affaires économiques de Nanterre a accepté le plan de sauvegarde accélérée de deux sociétés du groupe (Segula Holding et Segula Technologies).  

(*) Cette restriction s’explique notamment par le fait que Jean-Bernard Faivre a été nommé président des sociétés STA et STM fin mars 2009, les faits antérieurs n’étant pas retenus. 

“Au pénal, l’instruction a permis de prouver la fraude au PSE”
L’avocat du CSE de Segula Matra automotive (SMA), Zoran Ilic, revient pour nous sur cet arrêt important à ses yeux pour la représentation du personnel. 

Pourquoi est-ce une décision de la justice pénale et non pas de la justice civile ? 

Zoran Ilic : En matière civile, la chambre sociale de la Cour de cassation exige des preuves quasiment impossibles à rassembler pour démontrer que des licenciements personnels disciplinaires cachent en fait des licenciements économiques. D’ailleurs, pour l’affaire Segula, j’avais d’abord agi en matière civile, mais pour une période différente (2009-2011), et l’on m’avait opposé les mêmes exigences pour me débouter. Là, nous sommes au pénal. Cela veut dire qu’il y a eu une instruction, et qu’il y a eu des auditions de dirigeants, de responsables, de salariés, etc. Cela a permis de mettre en lumière la procédure mise en place consistant à procéder à des licenciements disciplinaires pour cacher des licenciements économiques. 

En quoi cet arrêt peut-il intéresser les CSE et les syndicats ? 

Cette décision montre la force d’une procédure pénale lorsqu’elle est bien menée, même si elle a réclamé du temps. Nous obtenons la reconnaissance du contournement du PSE ainsi que du délit d’entrave à l’égard du comité d’entreprise. C’est d’autant plus intéressant que nous savons que dans ce secteur de l’ingénierie, les effectifs varient très fortement en fonction de l’activité et de la charge de travail, les sociétés multipliant les licenciements avec des transactions. C’est une véritable politique d’ajustement des effectifs.  

Cette décision montre qu’il est possible de faire condamner une entreprise qui procède à des licenciements disciplinaires au lieu de faire un PSE

Cette décision montre que c’est possible de faire condamner une entreprise pour ces faits, et nous avons ici réussi à démontrer qu’on proposait aux salariés des missions dans des établissements où il n’y avait pas d’activité. D’ailleurs, la grande difficulté dans ce type d’affaires, c’est d’amener les salariés à parler. Si un salarié accepte une transaction pour être licencié et qu’il ne le dit à personne, bien sûr les élus l’apprendront à l’occasion de la consultation sur la politique sociale, mais cela sera plus difficile de prouver que l’employeur a exercé des pressions pour faire partir les salariés. 

Justement, pourquoi seul le dirigeant physique était visé dans cette affaire et non pas la personnalité morale de l’entreprise ? 

Zoran Ilic : Parce que les deux entreprises concernées (STA et STM) ont disparu juridiquement (Ndlr :  aujourd’hui la société Segula Technologies France est encore en cours de fusion). Or en matière pénale, lorsqu’une entreprise disparaît, les poursuites engagées contre elle cessent également. Il était donc très difficile de mettre en cause leurs personnalités morales. C’est dommage, car nous aurions sans doute obtenu une condamnation très supérieure à ce qui a été retenue pour une personne physique, le juge ayant fixé 500€ par salarié sur un maximum possible de 3 750€.

Bernard Domergue

Transparence salariale : selon 40 % des élus, le sujet n’a pas du tout été abordé par leur direction

21/05/2026

Selon une enquête en ligne menée par Syndex auprès de 602 représentants du personnel du 17 avril au 13 mai, la transparence salariale est considérée par les élus CSE et les représentants syndicaux comme un sujet central du dialogue social. 

En dépit de cette attente, souligne le cabinet d’expertise, le sujet reste absent des instances de dialogue social : seulement 18 % des répondants estiment que la transparence salariale a été abordée en réunions d’instance, et seulement 14 % lors d’échanges informels avec la direction. À l’inverse, 40 % des représentants interrogés déclarent que le sujet n’a pas du tout été abordé, 45 % estimant que les employeurs ne se sont pas encore penchés sur le sujet. 

Par ailleurs, alors que le gouvernement tarde à faire connaître sa nouvelle version du projet de loi transposant la directive européenne, les grandes lignes connues étant par exemple critiquées par la Délégation aux  droits des femmes, pas moins de 70 % des élus interrogés disent être peu informés sur le sujet, 45 % jugeant que les chiffrages des écarts de rémunération dont ils disposent restent insuffisants. 

Source : actuel CSE

Le Parlement européen adopte de nouvelles règles pour protéger les secteurs stratégiques de l’UE contre les investissements étrangers risqués

21/05/2026

Le mardi 19 mai, le Parlement européen a adopté un nouveau règlement afin de rendre obligatoire le filtrage des investissements étrangers dans des secteurs stratégiques et sensibles comme la défense, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les matières premières critiques et les services financiers.

L’objectif du texte est de garantir la sécurité économique européenne en identifiant et traitant les risques potentiels provenant des entrées de capitaux étrangers tout en restant ouvert à celles-ci.

Le règlement doit maintenant être formellement approuvé par le Conseil avant d’entrer en vigueur et d’être appliqué 18 mois plus tard.

Source : actuel CSE

[Note de lecture] Les inconnues périlleuses qui entourent encore l’IA

22/05/2026

Va-t-on demain vers une intelligence artificielle complète ? À quels gains de productivité peut-on s’attendre du fait de l’IA ? Ces nouveaux modèles vont-ils concentrer la richesse dans les mains de quelques actionnaires d’une poignée d’entreprises ? Pourquoi cette aversion pour la démocratie et la régulation chez certains promoteurs de l’IA ? Dans son livre, “Le péril IA”, Gilles Babinet apporte quelques réponses à ces questions lourdes de sens pour notre avenir commun.

L’entrepreneur Gilles Babinet, après avoir coprésidé le Conseil national du numérique, partage son temps entre l’enseignement à HEC, l’animation de conférences et la médiation populaire autour de l’IA dans toute la France, via la mission “Café IA” qu’il préside. Ce goût de la pédagogie, allié à un sens critique prononcé à l’égard de l’intelligence artificielle, donne un livre instructif pour quiconque s’intéresse à l’IA et à ses enjeux (*). Ce faisant, il bat en brèche quelques idées souvent véhiculées dans le débat public sur l’intelligence artificielle.

Des auto-prophéties à prendre avec précaution

Les promoteurs de la Silicon Valley qui ont lancé les IA génératives ont bien sûr toutes les raisons de décréter que l’avènement d’une IA complète (AGI) est proche. Ils nous prédisent que les LLM (“large language model”, ou grand modèle de langage, la technologie de l’intelligence artificielle générative) représentent un progrès appelé à égaler voire supplanter l’intelligence humaine.

L’actuel directeur de l’ingénierie de Google n’avait-il pas prévu dès 1999 qu’une intelligence artificielle générale arriverait pour 2029 ? Malgré les progrès parfois spectaculaires de l’IA générative, cette échéance est pourtant régulièrement repoussée, au point que d’autres voix estiment que la solution d’un accroissement de la productivité liée à l’IA passe plutôt par des systèmes d’IA agentique davantage spécialisés, une perspective qui s’accompagne aussi de redoutables questions éthiques (**).

Comparer machine et cerveau reste encore illusoire

Cette perspective d’une IA générale et complète qui serait aussi intelligente qu’un humain pourrait n’être qu’illusoire, estime Gilles Babinet. Car elle repose sur un calcul simple, trop simple, qui trace une équivalence entre le cerveau et une machine électronique, selon la formulation faite dès 1999 par Ray Kurzweil, devenu depuis directeur de l’ingénierie chez Google :

“Constatant qu’un cerveau humain contient 86 milliards de neurones capables d’animer environ 1 000 connexions à 100 Hz (soit cent fois par seconde),  il en avait extrapolé que cela correspond à peu près au nombre d’opérations d’un ordinateur capable de la puissance d’un Exaflops (Ndlr : ) (…) Il faut pointer la fragilité d’un raisonnement sur lequel beaucoup se sont appuyés pour renforcer leurs affirmations en faveur d’AGI (une intelligence artificielle complète, Ndlr) à court terme. Le nombre de connexions d’un ordinateur discret n’a rien à voir avec les processus que l’on trouve dans le cerveau, et plus encore, les voies généralement mises en œuvre dans les grands modèles ne ressemblent en rien avec les processus à l’œuvre dans le cerveau, ni du point de vue de la connectivité, ni de celui des processus de constitution d’un raisonnement, ni de celui des architectures respectives d’un système IA agentique d’un cerveau”. 

Cette perspective de généralisation d’IA spécialisées devrait néanmoins bouleverser nos modèles d’organisation. Pour profiter des gains de productivité de ces IA agentiques, les entreprises devront repenser les processus, former les équipes, et créer de nouvelles chaînes opérationnelles. Les sommes en jeu donnent le tournis. “Si l’IA augmentait de seulement 1 % la productivité mondiale, calcule Gilles Babinet, elle créerait environ 1 000 milliards de dollars de valeur supplémentaire par an”. Qui captera cette valeur ? L’enjeu est crucial, surtout si tous les nouveaux services IA remplacent le web à terme, que ce soit pour répondre à nos questions, faire nos courses, gérer nos interactions sociales…

Les “accélérationnistes” de la Silicon Valley ont investi des milliards dans ces technologies. Ils ont bien sûr intérêt à proclamer régulièrement qu’une intelligence artificielle complète est à portée de souris, de façon à valider eux-mêmes leur pari, en saturant le débat public, afin que personne ne puisse échapper à cette emprise et, surtout, qu’aucun concurrent sérieux n’émerge, tous les capitaux alimentant leurs recherches. Si les capitaux vont seulement à ces leaders, ils seront en mesure d’avaler les alternatives qui se présentent sur le marché. 

Le risque d’une captation des richesses

Au passage, le risque est ici bien présent d’une captation des richesses par les actionnaires d’une poignée d’entreprises qui seraient dans une situation de quasi-monopole. Il ne faut pas s’y tromper, avertit l’auteur : “Si OpenAI Anthropic ou Perplexity lèvent des montants qui dépassent tout ce que le capital-risque avait connu jusqu’ici, c’est précisément parce qu’elles ambitionnent de créer une génération d’entreprises capables de centraliser des niveaux de profits jamais vus (..) en captant une part massive des gains de productivité mondiaux”.

Le pire scénario, c’est celui de monopoles acquis avec l’IA permettant une rémunération toujours plus forte du capital par rapport au travail  

Le pire scénario, “malheureusement pas le moins probable”, serait celui dessinant des monopoles détenus par ces plateformes d’IA : “Pas de redistribution des gains de productivité vers le bien commun, absence de concurrence qui concentre les profits au détriment du consommateur et, in fine, de la société”.

Ce monde serait celui d’une rémunération toujours plus forte du capital par rapport au travail, une impossibilité pour d’autres acteurs économiques de concurrencer les monopoles, et donc aussi celui d’un affaiblissement démocratique. Le rapport avec la démocratie ? Plus des acteurs sont puissants, plus ils peuvent “définir les règles du jeu, que ce soit pas le lobbying, l’intégration verticale (rachat d’entreprises) ou le contrôle des infrastructures essentielles du numérique”. 

Une lutte sociale via Etats interposés ?

Pour Gilles Babinet, il paraît difficile d’imaginer sans réagir l’avènement d’un tel monde.

Ces monopoles basés sur l’IA, non contents d’accroître les inégalités, pourraient aussi miner à terme le financement de nos systèmes sociaux, les Etats ayant beaucoup de mal à taxer ces services numériques. Mais cette lutte sociale pour un partage des richesses semble difficile à mener, car elle oppose l’ensemble de la population mondiale à quelques zones abritant les dirigeants de ces firmes. “La lutte pourrait donc se faire par Etat interposé, une lutte comprenant blocages ou menaces de blocages, ou dumpring de services d’IA offert à vil prix, si cela est possible”, réfléchit l’auteur.

L’hypothèse est intéressante, mais on peut se demander si c’est la voie qui se dessine actuellement. Jusqu’alors aux avant-gardes d’une forme de régulation, l’Union européenne, sous la poussée des Etats-Unis, semble infléchir sa réglementation sociale et environnementale (on l’a vu avec la RSE) ainsi que l’encadrement de l’IA… 

L’IA va-t-elle rendre impossible la transition énergétique ? 

Une autre crainte liée à l’IA touche à ses effets sur le climat. Ces technologies réclament toujours plus d’énergie. D’ici 2030, ses besoins pourraient représenter pas moins du double de la consommation française d’électricité. Plus grave encore : cette énergie serait majoritairement carbonée car produite avec du gaz et du charbon.

Aux États-Unis, nous dit l’auteur, les prix de l’électricité ont déjà augmenté de 7% en 2025 du fait de ces besoins accrus. “L’augmentation de la demande en électricité pourrait être un frein majeur à la transition énergétique”, s’alarme Gilles Babinet, voire même, paradoxe suprême, finir par être un frein à l’IA elle-même. Ce péril énergétique pose aussi la question de l’utilité sociale de certains usage de l’IA. 

Les promoteurs de l’IA sont hostiles à la démocratie 

Enfin, l’autre grand trait inquiétant du monde de l’IA est l’idéologie véhiculée par plusieurs de ses promoteurs. Pour eux, les démocraties libérales sont un frein aux mutations technologiques qu’ils défendent, un frein à l’innovation, à l’accumulation de capital, “voire à l’émergence de nouvelles formes d’organisation politique” qu’ils pensent pouvoir modeler.

Ces entrepreneurs “visionnaires” ne défendent pas forcément un seul modèle, mais cette élite technologie ne partage plus “l’évidence démocratique libérale comme horizon indiscutable”.

 En façonnant un système valorisant la seule rationalité froide, la Silicon Valley marginalise l’émotion, le relationnel, qui sont d’autres formes d’intelligence

C’est d’autant plus inquiétant que ces technologies, façonnés par des esprits très rationnels et froids vivant dans l’entre-soi, contribuent un peu plus à nous coller aux écrans (5h40 par jour en France, 7h15 aux États-Unis !), les algorithmes risquant de gouverner nos émotions et nos votes : “En façonnant un écosystème valorisant la rationalité froide, écrit Gilles Babinet, l’hyper-compétence analytique et l’efficacité logique, la Silicon Valley tend à marginaliser d’autres formes d’intelligence : émotionnelle, relationnelle, intuitive, symbolique. Cette hiérarchie implicite des individus favorise une sorte «d’élitisme cognitif» devenue peu à peu excluante, notamment pour ceux qui ne partagent pas les normes mentales dominantes – les femmes, les neurotypiques, les individus qui valorisent moins les techniques, etc”. 

Par rapport à ce sombre tableau, Gilles Babinet offre à la fin de son livre aux lecteurs quelques pages inattendues. Il note la différence frappante entre “le manque de joie dans le monde néo-occidental” et “la joie intensément présente” dans des régions du monde “où la pauvreté matérielle est très importante”, cette joie s’exprimant “dans le chant, le rire, le corps, la relation, et surtout dans une manière d’habiter le monde qui demeure profondément collective”. Autrement dit : levez le nez de votre écran. D’ailleurs, ça tombe bien, vous être presqu’au bout de cet article !

Un système basé sur les probabilités

Pour l’auteur, l’IA actuelle reste fondamentalement basée sur des modèles probabilistes, une technologie qui dépend étroitement des données sur lesquelles elle est entraînée, et donc sujette à des “biais”. L’un des biais les plus remarqués est la tendance de ces outils opaques à “maximiser ce qu’on leur demande”, c’est-à-dire à adopter un comportement inattendu pour répondre à une requête pour aller dans le sens de ce que réclame le demandeur, ce qui n’est guère rassurant. Dès lors, pour Gilles Babinet, le rêve d’une armée de robots polyvalents et super-intelligents “relève pour l’instant davantage du messianisme technologique que de la prospective, l’objectif étant de “mobiliser capitaux, imaginaires et carrières”. Mais la perspective, et donc le risque, d’IA autonomes et incontrôlables à terme n’est pas non plus totalement à écarter. 

Le danger réside dans la délégation de tâches à des systèmes dont nous ne maîtrisons pas les ressorts internes ni les effets organisationnels   

S’il faut avoir peur de l’IA, ce n’est d’ailleurs pas pour des motifs relevant de la science-fiction, mais du fait de sa nature même. Ces craintes sont liées à la confiance aveugle qu’on peut prêter à ces outils : “A moyen terme, le danger réside moins dans les défaillances techniques que dans la délégation croissante de tâches critiques à des systèmes dont nous ne maîtrisons ni les ressorts internes ni les effets organisationnels. La dépendance cognitive et économique à ces outils pourrait fragiliser des secteurs entiers”. L’autre motif de crainte est lié à la méconnaissance du fonctionnement de ces technologies : “Il devient difficile, voire impossible, d’expliquer précisément comment une décision est produite, ce qiu complique toute tentative de contrôle lorsque ces systèmes sont déployés à grande échelle”. 

(*) Le péril IA, devenir des machines ou rester vivants ? Gilles Babinet, Editeur Le Passeur, 175 pages, 17€. 

(**) IA agentique : c’est une forme d’intelligence artificielle axée sur la prise de décision et l’action autonomes. “L’IA agentive, nous dit Google, peut définir des objectifs, planifier et exécuter des tâches avec un minimum d’intervention humaine. Cette technologie émergente a le potentiel de révolutionner divers secteurs en automatisant des processus complexes et en optimisant les workflows”. Ce potentiel pose à nouveau la question cruciale de l’intervention humaine…

Bernard Domergue