[Les congés payés ont 90 ans] “La hausse des prix du tourisme contribue à la stagnation du taux de départ en vacances”

15/07/2026

L’économiste Gilles Caire, spécialiste du tourisme social et de l’économie sociale et solidaire, revient pour nous sur les premiers congés payés de 1936 et sur leur développement après 1945. Il note que la part des Français qui partent en vacances stagne depuis des années, du fait d’un pouvoir d’achat en berne alors que le prix des hébergements n’a cessé d’augmenter avec la montée en gamme des campings, gites, centres et hôtels. Existe-t-il encore une place pour le tourisme social et quel peut être le rôle des CSE ? Interview et conseils aux CSE pour favoriser les départs.

La semaine dernière, nous avons vu avec Michel Miné comment avaient été créés en 1936 les premiers congés payés et comment leur durée avait été étendue, via des accords d’entreprise et des lois, sans oublier la profonde imbrication entre congés et temps de travail. Nous consacrons aujourd’hui un deuxième article au thème des congés à l’occasion du 90e anniversaire de la loi du Front populaire. Avec l’économiste Gilles Claire, enseignant chercheur à l’université de Poitiers et spécialiste de l’économie sociale et solidaire et de l’économie du tourisme, voyons si le Front populaire a réellement signifié un départ massif de Français en vacances, et comment les choses ont évolué ensuite. Nous l’interrogeons aussi sur le rôle des CE et CSE pour favoriser le départ des salariés et sur l’état du tourisme social. 

En 1936, la généralisation de 15 jours de congés payés pour tous les salariés a-t-elle entraîné des départs massifs en vacances comme on l’imagine aujourd’hui ? 

En 1936, il y a eu un boom des départs en vacances et, bien sûr, tout le monde a en tête les images de tandem et de toiles de tente, et l’on pense aussi au billet réduit de congés payés annuel créé par Léo Lagrange. On sait qu’en 1936, 600 000 billets ont été vendus, et 1,8 millions l’année d’après.

Nous n’avons aucune statistique sur les départs en 1936, hormis les 600 000 billets de train vendus à tarif réduit 

Mais à part ce chiffre, nous n’avons aucune statistique sur les départs en vacances avant 1951, et encore l’enquête de 1951 est très partielle. On estime néanmoins qu’à la veille des congés payés de 1936, il y avait entre 10 à 15 % de la population qui partait en vacances. Il y a eu une démocratisation des vacances en France, mais elle a été très progressive. En 1973, le taux de départ des Français en vacances n’était encore que de 50 %, soit la moitié de la population française. C’est aujourd’hui encore le taux de départ en vacances des ouvriers. 

On aurait pu penser que la part des Français qui partent aurait progressé plus vite…

C’était le scénario du sociologue Joffre Dumazedier. Dans son livre célèbre “Vers une civilisation des loisirs ?” publié en 1962, il faisait un parallèle entre la hausse de l’équipement des ménages français (frigos, voitures, bien de consommation) et le départ en vacances.

  80 à 90 % des cadres supérieurs partent en vacances

Il prévoyait qu’en l’an 2000, au moins 80 % des Français partiraient en vacances.. Mais cela ne s’est pas produit comme ça. La seule catégorie de Français qui atteint aujourd’hui la proportion de 80 % voire 90 % de partants, ce sont les cadres supérieurs. En 2000, nous en étions à 64 % pour l’ensemble de la population. Après la progression dans les années 90, les choses se sont stabilisées au début des années 2000. Le problème, c’est que nous n’avons plus depuis 2004 d’enquête de l’Insee sur les vacances. Les chiffres varient donc selon les différents instituts, mais on peut estimer qu’entre 60 % et 65 % des Français partent en vacances.

Au fait, comment définir les vacances ? Selon l’Insee, ce sont “les déplacements d’agrément d’au moins 4 nuits consécutives hors du domicile…

Cette définition remonte aux années 50, on parle alors de 4 jours consécutifs hors du domicile, puis de 4 nuitées dans les années 90. C’est une norme internationale. Mais quand on interroge les Français sur ce que sont les vacances pour eux, ils ne disent pas 4 jours, ils disent plutôt la semaine. Et quand on interroge les femmes, elles répondent qu’une semaine ne suffit pas pour décrocher, qu’elles ont besoin de 15 jours. Les enquêtes européennes sur la pauvreté matérielle, qui datent des années 90, n’ont d’ailleurs pas retenu 4 jours, mais une semaine pour parler des vacances. Cela me semble plus pertinent. 

Quelles raisons expliquent-elles cette stagnation du taux de départ en vacances ? 

Première explication : le pouvoir d’achat salarial progresse très faiblement. Sur les vingt dernières années, le revenu disponible brut réel (inflation déduite) n’augmente que de 1 % par an en moyenne, et ce niveau est même atteint difficilement ces dernières années (*).

Les ménages font face à la hausse des dépenses contraintes, à l’absence d’augmentation de leur revenu disponible, et à la forte hausse des prix du tourisme 

Je rappelle que nous étions à + 5 % par an dans les Trente Glorieuses (Ndlr : de 1945 à 1973) et à + 2,5 % par an dans les années 80-90. Il s’agit de plus de moyennes, qui masquent la progression des inégalités. Les catégories sociales qui ne bénéficient pas d’augmentations salariales ne peuvent plus partir car elles font parallèlement face à une hausse des dépenses contraintes (loyer, assurances, remboursement de crédits, etc.). Deuxième explication : la hausse des prix du tourisme, un domaine que j’ai étudié.  Dans le tourisme, les prix ont augmenté plus vite que l’inflation générale. Dans l’hébergement, c’est même deux fois l’inflation ! Cela signifie que le pouvoir d’achat touristique a encore plus été entamé que le pouvoir d’achat général. 

D’où vient cette hausse des prix du tourisme et donc des vacances ?

Les entreprises de tourisme sont des secteurs de services, où la main d’œuvre est importante, c’est un facteur structurel de hausse des prix. La deuxième explication, c’est la montée en gamme sur toutes les catégories d’hébergement, ce qui entraîne une hausse des prix.  Dans les campings, qui étaient autrefois des PME, la constitution de gros groupes qui ont investi dans une logique économique mais aussi immobilière entraîne des changements. Les campings restent populaires, mais comme leurs prix ont considérablement augmenté (avec les chalets, bungalows, les centres aquatiques, etc.), les gens y passent moins de temps : une semaine au lieu de 15 jours, par exemple.

 Le yield management a poussé les prix à la hausse en août

Enfin, la troisième raison tient au yield management qui apparaît dans les années 90 et qui se développe dans les années 2000 (Ndlr : pratique commerciale consistant à faire varier les prix en fonction de la demande). Cette méthode a entraîné la hausse des prix moyens au mois d’août. Tous hébergements confondus, nous sommes passés d’un différentiel de prix de 5 % entre le mois d’août et la moyenne annuel dans les années 90 à un écart de 40 % aujourd’hui. Sur la saison touristique majeure, c’est-à-dire entre le 15 juillet et le 24 août, vous avez des semaines avec des prix difficilement accessibles. Tous ces éléments expliquent cette stagnation du taux de départ en vacances. 

Les colonies de vacances sont-elles aussi touchées par cette hausse des prix ?

Ce phénomène concerne tous les secteurs, les gîtes, les hôtels (encouragés par les collectivités locales à monter en gamme), les villages de vacances, et les colonies de vacances également. Dans ce cas, cela tient aussi à la diversité des activités.

Avant, les colos, c’étaient des activités gratuites : promenades, jeux, baignades… 

Avant dans les colos, il y avait des activités gratuites comme les baignades, les promenades ou les jeux collectifs. On est passé à des activités payantes, et il leur faut aussi répercuter le coût lié à la réglementation, à la sécurité et à l’encadrement des activités sportives.

Quel rôle les comités d’entreprise ont-ils joué dans l’accès aux vacances ?

Il y a eu une très forte collaboration entre les comités d’entreprise et le secteur du tourisme social, notamment les villages de vacances, avec par exemple un système d’allotement, ou si vous préférez de réservations de lits par les CE pour les salariés. 

C’est quoi les villages de vacances ? 

Ce sont des lieux de vacances gérés sous forme associative. Les villages de vacances proposent à la fois l’hébergement et des activités, soit en pension, soit en location. Les activités peuvent être sportives et culturelles, comme la découverte d’un territoire et de son patrimoine. Il y a des clubs enfants qui font de l’éducation populaire comme dans un centre de loisirs. Tout est compris. En gros, ce sont des mini Club Med, mais en plus accessible.

 À l’origine, ce sont des maisons familiales de vacances proposant hébergement et activités

Les maisons familiales de vacances apparaissent dans les années 30 et se développent après 1945 avec le soutien des caisses d’allocations familiales (CAF). Au départ, ce sont des structures auto-gérées, sans salarié : ce sont les familles qui font leurs repas, le ménage, etc. dans une grande maison ou un manoir acheté par une association. Ces maisons se professionnalisent à la fin des années 50, et deviennent des villages de vacances, l’opérateur le plus connu étant VVF. Nous sommes dans un secteur non lucratif, avec une ambition de démocratisation des vacances et de mixité sociale. Mais cette forte collaboration entre les comités d’entreprise, les syndicats et le secteur du tourisme social s’est peu à peu délitée dans les années 90.

Pour quelles raisons ?

Je crois qu’il y a eu un éloignement entre l’économie sociale et solidaire et le monde syndical, peut-être parce que le secteur voulait adopter une approche plus neutre politiquement, peut-être aussi parce que le monde syndical devait faire face à d’autres urgences.

 Les activités sociales et culturelles sont moins investies par les syndicats

La question des activités sociales et culturelles (ASC) a moins intéressé les syndicats qui s’y sont moins investis. C’est ce qui ressort aussi de l’enquête que nous avons faite pour l’Ires (institut de recherche économique et sociale), à la demande de la CFDT, sur les ASC en 2020. Les propos tenus par la CGT et la CFDT sur les ASC étaient assez peu développés, et un peu datés, les formations syndicales n’abordant quasiment plus ces questions. Dans certains CSE, il demeure une culture de collaboration avec le tourisme social et une vision de l’éducation populaire, je pense à des gros comités qui n’ont pas vendu ou cédé leurs villages de vacances et qui continuent d’organiser des colonies de vacances, mais beaucoup d’autres en sont très éloignés.

Une association entre CSE et acteurs du tourisme social vous semble-t-elle toujours possible ?

Oui, pour deux raisons. La première, c’est que dans le tourisme social, vous avez des professionnels du secteur, ce que ne sont pas les élus des CSE. Donc confier à ces professionnels qui ont la fibre sociale des équipements appartenant aux CSE, cela a du sens. La deuxième raison, c’est que cela permet de diversifier les clientèles en complétant la fréquentation des salariés et de leurs familles par une clientèle “ordinaire”, et donc de mieux rentabiliser des équipements. 

Comment un CSE d’une PME de 200 personnes peut-il favoriser le départ en vacances des salariés ?

Tout dépend de la subvention des ASC. Avec un budget limité, et si  l’on met de côté les billetteries et catalogues standards, il faut tenter de mutualiser avec d’autres comités, par exemple avec l’association interCSE Cezam qui organise des activités et qui propose aux petits CSE de l’accompagnement et du conseil. Après, ce serait peut-être aussi aux confédérations syndicales de relancer une réflexion sur le sujet pour proposer des solutions aux CSE. A leur décharge, il faut bien dire qu’elles ont bien d’autres choses à gérer !

De façon générale, constatez-vous une évolution quant aux souhaits de vacances ?

Avec le Covid, on a cru qu’il y aurait des changements. Mais les pratiques antérieures de tourisme ont repris. Par exemple, le modèle populaire des vacances en Méditerranée reste très accroché.

 85 % des départs se font toujours en France

Le transport aérien a même explosé, il y a une démocratisation de l’avion et donc une augmentation des séjours à l’étranger. Cela dit, si ceux qui ont les moyens ne cessent de partir, le temps d’un week-end ou durant les vacances, il reste que les séjours à l’étranger représentent à peine 15 % des départs :  85 % des départs en vacances se font donc toujours en France. L’exception concerne les personnes qui vont en vacances dans leur pays d’origine, le Portugal, le Maroc, l’Algérie, etc. 

Quid du réchauffement climatique ?

Nous avons en France un modèle de vacances très saisonnier, août étant le mois phare des départs. Va-t-on pouvoir continuer ainsi avec un climat de plus en plus chaud ? Les vacances ne devront-elles pas pouvoir se dérouler en juin ou en septembre ? Et les structures du tourisme social vont-elles pouvoir s’adapter compte-tenu des coûts de la climatisation ?

Pour finir, que vous inspirent tous ces documentaires sur 1936 ?

Je suis étonné, on en parle davantage que lors des 80 ans, et j’ignore pourquoi. Mais c’est très bien de raviver cette mémoire, elle vient perturber un agenda politique où il est surtout question de pouvoir d’achat. N’avons-nous pas eu récemment un projet visant à monétiser la 5e semaine de congés ? D’ailleurs, ceux qui célèbrent cet anniversaire sont moins les politiques que les syndicats, les acteurs du tourisme social, les communes, etc. 

(*) Selon l’Insee, les niveaux de vie ont augmenté en 2024 du fait du reflux de l’inflation : + 1,7 % pour les plus modestes, + 1,8 % pour le niveau de vie médian. Mais l’Insee souligne que les inégalités s’accroissent et atteignent un niveau “historiquement élevée”. En 2024, 9,8 millions de personne vivent sous le seuil de pauvreté monétaire (1 337€ par mois), soit un taux de pauvreté de 15,4 %.

Départs en vacances : que peut faire le CSE ?
Le CSE peut aider les salariés à partir en vacances, l’Urssaf exonérant les participations du comité dès lors qu’elles ne sont pas considérées comme des compléments de salaire. Attention néanmoins :  l’Urssaf précise dans son guide 2026 du CSE que les primes de vacances accordées indistinctement à tous les salariés sont soumises aux cotisations, tout comme les allocations forfaitaires, y compris les indemnités kilométriques.

En appliquant ou non une modulation en fonction des ressources du salarié, le comité peut :

– attribuer aux salariés des chèques-vacances (émis par l’ANCV, l’Agence nationale pour les chèques-vacances). Ces titres peuvent être utilisés pour les dépenses de vacances (transports, hébergement, restauration, loisirs, etc.). À savoir : l’ANCV permet aussi aux salariés de se constituer progressivement, avec un éventuel abondement du CSE, une épargne sur une période à définir pour se constituer un budget vacances. Voir le site de l’ANCV ;   

– mettre à disposition des salariés son patrimoine si le comité a les moyens d’en avoir un (centres de vacances, appartements, base de loisirs, etc.) ou des locations ;

– organiser, directement ou avec un prestataire, des voyages, séjours, colonies de vacances, etc. et en faisant prendre par le budget ASC une partie de ce coût pour réduire les prix payés par les salariés ; 

– subventionner des organismes extérieurs pour favoriser les départs en vacances des enfants de salariés ;

– prendre en charge des remboursements sur justificatifs (contrat de location, billets de train ou d’avion, factures d’hôtel, reçus de péage, etc.) ;

– développer des offres locales pour les salariés qui ne peuvent pas partir (type pass loisirs régionaux, parcs de loisirs, bases de plein air, locations de week-end, excursions à la journée, etc.).

Le CSE peut aussi venir en aide exceptionnellement à un salarié pour lui permettre de partir en vacances, via un secours exceptionnel (il s’agit d’une œuvre sociale exonérée de cotisations).

► Quelques pistes d’actions pour un CSE dénué de véritables moyens :

– rappeler aux salariés l’existence du billet de train de congés annuel (voir sur le site de la SNCF) ;

– rappeler aux salariés les plus précaires les aides de la CAF, la caisse d’allocation familiales, même si les personnes éligibles reçoivent normalement de la CAF une information sur ces aides (voir les informations sur le site de la CAF) ;

– informer les salariés de la particularité de l’association VVF : c’est le seul opérateur à proposer une remise sur le séjour en fonction du quotient familial (voir le site du VVF) ;

– rejoindre une association mutualisant les actions (type l’association InterCSE Cezam) pour faire profiter les salariés de certaines offres ;

– informer les salariés des offres de location ou d’échanges proposées par certains syndicats pour leurs adhérents (comme la CFDT par ex.) ;

– favoriser la communication entre salariés pour trouver des solutions économiques de départ, échanger des “bons plans” (type échanges d’appartements).
Bientôt une commission CSE au sein de l’Unat
L‘Unat, l’Union nationale des associations de tourisme et de plein air, fédère en France tous les acteurs du tourisme social. Elle représente 1 698 établissements dans tout l’hexagone, soit une offre de 250 000 lits, soit 5% de la totalité de l’offre nationale en lits marchands. 

L’Union réfléchit à créer en son sein une commission CSE. Son objet : “Créer un lieu pour échanger sur les pratiques des comités et lancer des réflexions sur les activités touristiques”, nous confie Lilian Nobilet, le délégué général de l’Unat (Ndlr : pour davantage d’infos, voir le mémento de l’Unat).

Bernard Domergue