La recherche et les études menées par l’INRS en 2024 et 2025
09/02/2026
Une étude menée de 2021 à 2024 s’est intéressée à la perception des alarmes dans le bruit pour développer des méthodes d’évaluation de l’audibilité ressentie.
Comme chaque année, l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) a publié son rapport “Études et recherche”. Ses activités ont pour but “de comprendre, anticiper et accompagner les transformations du monde du travail pour mieux prévenir les risques professionnels”. Tour d’horizon.
“La recherche que nous menons n’est pas un îlot isolé. Elle irrigue les autres modes d’action de l’institut pour créer un continuum cohérent et efficace”, met en exergue Marjorie Fougère, directrice des études et de la recherche depuis le printemps 2025 à l’INRS, l’institut national de recherche et de sécurité. Les études et recherche représentent environ 47 % de l’activité de l’INRS. Comme tous les ans, l’institut publie son rapport annuel, dans lequel il présente les études et recherches terminées en 2024 et celles en cours.
Cette seizième édition du rapport liste 101 études pour la période 2024-2025, dont 13 qui se sont achevées en 2024. Pour la période 2023-2028, les programmes de prévention s’articulent autour de quatre grandes familles de risques : biologiques, chimiques, physiques et mécaniques, et liés à l’organisation et aux situations de travail. Il y a six thématiques focus : l’exposition aux aérosols, les polyexpositions hétérogènes, la limitation de l’émission de gaz à effet de serre et impact en santé au travail, les technologies numériques et les impacts organisationnels, l’intérim et les contrats courts, et les perturbateurs endocriniens.
Prévention des risques biologiques : études sur les bioaérosols
Une étude portant sur les risques biologiques sur la période 2020-2024 a été terminée. De nombreux secteurs étant concernés par les risques et la survenue d’affections respiratoires chez les salariés en lien avec l’inhalation de bioaérosols, des travaux d’intercomparaison ont été menés en vue d’harmoniser la validation des méthodes de prélèvement et d’analyse des bioaérosols. Cette démarche reposait sur un partenariat avec deux équipes reconnues au niveau international dans le domaine des bioaérosols.
La crise sanitaire liée à la Covid-19 a empêché la réalisation simultanée des essais expérimentaux dans les trois instituts. Les résultats n’ont ainsi pu être comparés que dans deux des instituts. L’étude a permis “d’établir des orientations solides pour la poursuite des travaux”, mais “des échanges au niveau normatif demeurent toutefois nécessaires afin de définir les protocoles plus détaillés et précis, pour standardiser les méthodes de validation des performances des nouvelles approches de mesure.”
Plusieurs études sont en cours en matière de prévention des risques biologiques, et notamment une étude portant sur les performances de l’innocuité des épurateurs d’air intérieur vis-à-vis des bioaérosols et des composés organiques volatils (COV) dans les locaux à pollution non spécifique. Elle vise à évaluer la capacité d’une sélection d’épurateurs d’air (disponibles sur le marché) à assainir les atmosphères du secteur tertiaire, avec une attention particulière sur leur capacité à séparer ou détruire les bioaérosols présents dans la matrice atmosphérique étudiée.
Risques physiques et mécaniques : plusieurs études sur le bruit
Une étude menée de 2021 à 2024 s’est intéressée à la perception des alarmes dans le bruit pour développer des méthodes d’évaluation de l’audibilité ressentie. Pour que les signaux acoustiques indiquant un danger soient audibles dans des milieux bruyants, la norme NF EN ISO 7731 (version 2008) définit un critère pour que les alarmes soient jugées « clairement audibles »: le niveau global en dB(A) de l’alarme doit dépasser d’au moins 15 dB celui du bruit ambiant. L’INRS précise que ce critère semble “conduire à des alarmes ressenties par les salariés comme trop fortes lorsque les niveaux de bruits ambiants sont élevés”.
Le travail a été réalisé sur trois axes de recherche complémentaires :
- l’amélioration d’un modèle de détection des alarmes, mis au point dans le cadre d’une précédente étude, dans le but de prédire les seuils de détection (niveaux minimaux des alarmes pour qu’elles commencent à être entendues) ;
- l’étude expérimentale de l’audibilité des alarmes ;
- le développement d’un système basé sur un réseau de neurones convolutif, dans le but de prédire le caractère “clairement audible” des alarmes.
La comparaison des prédictions du modèle de détection des alarmes avec des données expérimentales a permis une “nette amélioration de la performance : 3,3 dB d’erreur quadratique en moyenne, contre 6,1 dB pour la version initiale”. L’étude expérimentale d’audibilité a été menée par vingt auditeurs normo-entendants qui ont évalué trente associations alarme-bruit dans des niveaux ambiants entre 60 et 80 dB(A).
Les analyses montrent qu’il n’est pas possible de prédire avec précision le caractère « clairement audible », mais il y a un lien direct entre les notes d’audibilité et le pourcentage de réponses « clairement audibles ». En exploitant ce lien, un critère d’audition simple a été proposé. L’institut indique : « L’ensemble des valorisations devrait permettre de faire évoluer la norme ISO 7731 en proposant de remplacer le critère actuel par le critère d’audition simple ».
Plusieurs autres études s’intéressent au bruit dans les espaces de travail, par exemple l’étude sur la fatigue cognitive des salariés malentendants appareillés dans les bureaux ouverts, ou encore une autre sur la question et l’aménagement des espaces ouverts et des recommandations possibles pour répondre aux enjeux acoustiques et visuels liés à la qualité de l’environnement de travail.
Organisation et situations de travail
Plusieurs études ont abouti dans cet axe de prévention, notamment une étude sur la question de la formalisation d’un processus d’adoption des exosquelettes.
En matière de risques psychosociaux (RPS), une autre étude s’est intéressée entre 2019 et 2024 à la question de la prévention en cas de contrainte de l’activité dans les nouvelles formes d’emploi et de travail, notamment pour le secteur des services à la personne, avec un système d’auto-gestion du travail par équipes. Deux recherches ont ainsi été menées dans des entreprises d’aide à domicile ayant appliqué le principe d’équipes autonomes. L’étude a permis de dégager « les apports de cette nouvelle forme d’organisation, mais aussi les risques professionnels associés, et de mettre en place des mesures de prévention coconstruites avec les acteurs du terrain » .
Claire Touffait
Pénibilité : “C’est hypocrite de ne pas nommer les choses et délétère en matière de prévention”
13/02/2026

Marion Del Sol, professeure de droit à l’université de Rennes.
Conditions de financement discutables, incohérence de fonctionnement, présupposés libéraux : la juriste Marion Del Sol critique les architectures du Fipu (fonds d’investissement pour la prévention de l’usure professionnelle) et du C2P (compte professionnel), qui selon elle n’ont pas été suffisamment réfléchis et ne s’inscrivent pas vraiment dans une logique de prévention. Interview.
Rattachée au laboratoire IODE (Institut de l’Ouest : Droit et Europe), Marion Del Sol est professeure de droit à l’université de Rennes. Elle est notamment membre du conseil d’orientation scientifique de l’École nationale supérieure de sécurité sociale (EN3S) et conseillère scientifique du Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance maladie (HCAAM).
Que ce soit en droit, en politique et même dans le domaine académique, le terme de pénibilité est peu à peu remplacé par celui “d’usure professionnelle”. Comment expliquez-vous ce glissement et que dit-il de la prise en compte du problème ?
Marion Del Sol : Le terme de pénibilité est apparu dans le champ du droit à l’occasion de la réforme des retraites de 2003. Jusqu’en 2017, le code du travail faisait référence à des facteurs de risques professionnels susceptibles de laisser des traces durables, identifiables et irréversibles sur la santé. Mais, et il s’agit là sans conteste d’un positionnement idéologique, les ordonnances Macron de 2017, à relier avec les déclarations d’Emmanuel Macron, ont supprimé du code du travail le terme de pénibilité et ces éléments de définition. Or, c’est à la fois ambiguë et hypocrite de ne pas nommer les choses ; c’est également délétère en matière de prévention.
Le bon fonctionnement des outils juridiques de prise en compte de la pénibilité dépend en partie des branches. Pourtant, très peu s’en emparent. Comment l’expliquez-vous ?
D’abord, par la complexité. Il n’est pas simple pour elles de cartographier les postes, les métiers, voire même les situations de travail. Il faudrait peut-être que les pouvoirs publics prévoient des mesures d’accompagnement méthodologique à destination des branches, pour produire un effet d’entraînement au niveau des entreprises et éviter une dispersion de l’action des préventeurs institutionnels. Il y a sans doute aussi un manque de volonté de certaines branches qui ne veulent pas que le terme de pénibilité soit associé à leur secteur d’activité, au risque de ternir son image de ce secteur, spécialement lorsqu’il peine à recruter.
Pourquoi dites-vous que le C2P ne s’inscrit pas vraiment dans une logique de prévention mais plutôt de gestion de l’employabilité sanitaire reposant sur le titulaire ?
Le choix a été fait de rebasculer sur le salarié l’entière responsabilité d’utiliser les points pour s’extraire d’une exposition à des facteurs de risques (avec une retraite anticipée, un passage à temps partiel ou une reconversion). C’est une vue de l’esprit déconnectée de la réalité que de penser que le titulaire d’un C2P peut “dépenser” les points de son compte comme il dépenserait l’argent qu’il a sur son compte en banque. Tous les salariés ne sont pas en capacité de faire ces choix en toute autonomie et ce d’autant qu’ils peuvent induire de véritables bifurcations professionnelles ; d’autres n’en ont pas la volonté. L’outil dit beaucoup de la façon dont on perçoit les parcours professionnels et démontre une vision très libérale des choses avec l’idée qu’il est de la responsabilité de chacun de se saisir des outils mis à sa disposition.
En revanche, la déclaration de l’exposition repose sur l’employeur. Les estimations montrent une sous-déclaration. Est-ce qu’on aurait pu imaginer un autre système dépendant moins de la capacité et de la bonne volonté de l’entreprise ?
Cela renvoie au débat qui a eu lieu dès le départ : traiter la pénibilité à partir du travail réel (au niveau de l’entreprise et de chaque poste de travail) ou dans une logique métier (au niveau de la branche). Et voilà toute l’ambiguïté de faire du C2P un outil miracle sans interroger sa construction. En effet, on a changé son fonctionnement en 2017 en mutualisant son financement sans réellement en tirer toutes les conséquences. Notamment, on continue à renvoyer à chaque entreprise la déclaration de l’exposition. Cela manque de cohérence.
En parlant de mutualisation, concernant le Fipu cette fois-ci, vous critiquez l’utilisation de ce “pot commun” pour des mesures de prévention qui incombent aux employeurs. Ce dispositif est-il finalement davantage un cadeau qui leur est fait qu’un nouvel acquis pour les salariés ?
À chaque réforme des retraites, les discussions sur la santé et la pénibilité arrivent sur le tard au titre de contrepartie, voire même de simple concession, d’un durcissement des règles de liquidation des droits à retraite. La construction des dispositifs est alors un peu bancale et rarement pensée en tirant des enseignements de ce qui existe déjà. Le Fipu (fonds d’investissement dans la prévention de l’usure professionnelle) en est l’archétype : il est bâti à l’emporte-pièce et est très mal ficelé. Il peut, entre autres, financer un aménagement de poste proposé par le médecin du travail, qui relève non seulement d’une logique très individuelle, mais aussi de l’obligation générale de prévention de l’employeur.
Avec le Fipu, vous notez qu’on passe d’une approche par risque à une approche par facteurs de risque. Est-ce vraiment problématique ?
Cela pose des questions de cohérence par rapport aux modalités de prévention de la branche ATMP qui privilégie une approche par risque (le programme TMS pro par exemple) et non par facteurs de risques comme le Fipu (par exemple, le travail répétitif qui, on le sait, est un facteur de risque parmi d’autres de TMS). Les conditions d’octroi des financements sont également discutables. Il peut s’agir d’un remboursement sur facture d’équipements ou d’actions de prévention. Cela ne dit pas grand-chose de la démarche globale de prévention de l’entreprise… alors que les autres financements comme TMS pro interviennent à l’occasion d’une mise en relation de l’entreprise avec les préventeurs des Carsat (Caisses d’assurance santé travail).
Propos recueillis par Pauline Chambost
