Christelle Thieffinne : “Nous avons besoin d’élus du personnel sur le terrain”

15/06/2026

Christelle Thieffinne au 39e congrès de la CFE-CGC, 10 juin 2026

Issue de la fédération de la métallurgie, la nouvelle présidente de la CFE-CGC a défendu avec succès son programme devant ses militants. Au menu, le développement, la défense de la protection sociale, l’action intersyndicale et l’unité de son organisation, malmenée ces derniers mois. Retour donc sur les enjeux de ce 39e congrès et du premier mandat de cette ancienne élue du CSE chez Thales.

Le congrès confédéral de la CFE-CGC s’est achevé, jeudi 11 juin, à Strasbourg. François Hommeril, président depuis 2016, a transmis les clés de l’organisation syndicale à des mains féminines. Christelle Thieffine a été élue avec 85 % des voix (519 voix sur 610 exprimées), ce qui lui donne une pleine légitimité dans son nouveau mandat. Ce n’est pas la première fois qu’une femme dirige la CFE-CGC puisque Carole Couvert avait occupé ce poste de 2013 à 2016. L’ambiance était en tout cas au rassemblement. Un militant nous a même soufflé :  “Personne ne veut gâcher le dernier congrès de François”. Il faut dire que le tonitruant Savoyard savait gagner la sympathie autour de lui.

Une nouvelle ère s’ouvre donc avec la présidence de Christelle Thieffinne. Ingénieure de formation, elle est recrutée chez Sextant Avionique en 1998, devenu ensuite Thales. Elle y exerce des mandats de déléguée du personnel, élue au comité d’entreprise ainsi qu’au comité central, délégué syndicale puis déléguée syndicale centrale. Elle a également fait partie de la commission égalité professionnelle et handicap. Secrétaire générale adjointe du syndicat “Aéronautique Espace Défense”, elle prend des fonctions fédérales à la métallurgie en 2019 puis rejoint la confédération comme secrétaire nationale en charge de la protection sociale.

Désormais la reine de la rue du Rocher, un gros travail reste devant elle : hisser son syndicat sur la troisième marche en termes de représentativité, conquérir des cadres, des femmes et des jeunes, unir son organisation malgré les divergences internes, défendre la protection sociale, les salariés et les élus du personnel au niveau national.

Rendre la proximité aux élus de CSE

Dans son discours de candidature, Christelle Thieffinne a fustigé sans les nommer les ordonnances Macron de 2017 ayant fusionné les instances de représentation du personnel. “Depuis plusieurs années, trop de réformes du dialogue social en entreprise ont eu le même effet : éloigner les représentants du personnel des salariés. On nous a expliqué qu’il fallait simplifier. Moderniser. Rationaliser. Mais sur le terrain, nous savons ce que cela a souvent produit : des instances où l’on mêle tous les sujets. Il faut à la fois être spécialiste et tout faire. Des réunions plus longues, plus de dossiers à traiter. Et au final, moins de temps pour être au contact des salariés. De la simplification, nous sommes passés à une logique bureaucratique. Alors que nous avons besoin d’élus présents sur le terrain”.

 Toutes les organisations syndicales dénoncent les effets de la réforme de 2017. Dans son rapport d’activité, Christelle Thieffinne salue en revanche l’accord national interprofessionnel de novembre 2024, supprimant la limitation à trois mandats successifs des élus de CSE. En revanche, dans ce document comme dans son programme, elle n’évoque pas la revendication d’un retour au CHSCT mais ne manquera pas dans les mois à venir de préciser la position de la CFE-CGC à ce sujet.

Hisser la CFE-CGC en troisième place

Selon les militants que nous avons interrogés, c’est la première fois qu’une telle ambition est écrite noir sur blanc et aussi affirmée dans un programme confédéral. Christelle Thieffinne n’en avait pas fait mystère puisqu’elle en parlait déjà lors de sa conférence de presse du 9 décembre 2025.

La CFE-CGC progresse en effet depuis plusieurs cycles électoraux. Elle est passée de 84 615 adhérents dans les années 90 à 168 098 entre 2022 et 2024. Aux dernières élections CSE, son taux de représentativité a monté d’un peu plus d’un point, de 11,92 % à 12,95 % (tous collèges confondus), là où FO reste encore, malgré un peu de recul, campée à 14,91 % (mais progresse dans la fonction publique).

“Je n’ai pas fixé d’horizon ! Mais c’est le moyen d’embarquer tout le monde !”, nous répond-elle quand nous lui demandons si cette ambition affichée n’est pas un peu risquée en début de premier mandat. “Dans la métallurgie, ça ne bouge pas de manière si rapide. Ça se joue à quelques points près d’une année à l’autre, mais un gros travail a été réalisé par les militants sur le terrain”, nous a confié Fabrice Nicoud, secrétaire général de la fédération de la métallurgie.

Ce changement dans la place des trois premières organisations ne risque-t-elle pas de créer des tensions au sein de l’intersyndicale, notamment avec FO ? “Non, je ne pense pas, surtout si FO prend la deuxième place ! Toutes les organisations syndicales vont se mobiliser pour améliorer leurs résultats puisque rien n’est jamais acquis”, nous a répondu Christine Lê, en charge du dialogue social et de la représentativité à la CFE-CGC (et en fin de mandat).

Selon les militants que nous avons interrogés, soit la place “est à portée de main”, soit “il reste encore un peu de boulot”. La CFE-CGC bénéficiera certes de la tertiarisation de l’économie et de la montée de la part de cadres parmi les salariés, mais devra aussi développer ses implantations. Les cadres ayant tendance à se mobiliser pour les élections professionnelles et à ne pas nourrir les cohortes d’abstentionnistes, ils sont devenus une population ciblée aussi par les autres syndicats.

Une chose est sûre : tous les numéros un de l’intersyndicale (certains avaient même fait le déplacement) ont tenu à saluer le départ de François Hommeril dans une vidéo personnelle qui a beaucoup plu aux militants. Même les représentants patronaux s’y sont collés. Christelle Thieffinne a d’ailleurs affirmé pendant son discours de candidature : “L’intersyndicale, c’est le bien le plus précieux depuis 2023, elle nous permet d’être bien positionnés par rapport aux transformations à venir. Être troisièmes, c’est aussi peser davantage dans les dossiers”.

Rajeunir et féminiser la CFE-CGC

En regardant le public des délégués de ce congrès, force était de constater que la grande majorité était représentée par des hommes d’au moins cinquante ans. La CFE-CGC a-t-elle aussi pour enjeu de se rajeunir et se féminiser ? Selon ses documents officiels, elle compte 40 % de militantes, alors qu’elles ont dépassé les 50 % des effectifs à la CGT et à FO (qui a remonté par ailleurs une structure de jeunes).

“Rajeunir et féminiser, c’est un enjeu dans toutes les organisations. Effectivement, nous avons des militants expérimentés, qui ont beaucoup à nous transmettre. Moi, je pousse pour qu’il y ait davantage de femmes sur des postes à responsabilité à la confédération, dans les fédérations et les unions régionales. Voire, qu’elles soient poussées par leurs homologues hommes pour apporter des choses différentes, et bien sûr des femmes plus jeunes qui pourront elles aussi faire plusieurs mandats et apporter toute leur expérience”, nous a répondu Farida Karad, trésorière réélue à la direction confédérale.

Mener les dossiers nationaux

Avant son élection en tant que présidente, Christelle Thieffinne a exercé le mandat de secrétaire confédérale en charge de la protection sociale. Un poste qui l’a beaucoup exposée dans les médias ces derniers mois, notamment pendant le conclave (sous le ministère de François Bayrou), ou cette année lors de la conférence sociale TER (Travail Emploi Retraites) organisée par Jean-Pierre Farandou.

Comme on l’a vu, elle portera des aménagements des ordonnances Macron sur les représentants du personnel mais elle défendra aussi sa conception des retraites et de leur financement. “Nous refusons, et nous les refuserons encore, les réformes mal pensées, imposées, déséquilibrées, qui demandent toujours des efforts aux mêmes et ne traitent jamais les causes profondes. Des réformes qui ne savent pas à quel objectif répondre”, a-t-elle exprimé en allusion à la réforme de 2023 qui a repoussé de deux ans l’âge légal de départ.

Réunir sous une seule bannière malgré l’extrême droite

Lors de ce congrès, les militants ont clairement souhaiter apaiser les dissensions. Elles restent cependant présentes. Lors de l’ouverture, le programme a pris une heure de retard en raison des délégués de la fédération de la banque, venus plus nombreux que prévu, nous a-t-on soufflé. Qu’importe, on a réajusté le programme en conséquence, non sans agilité. Le symbole a cependant interpellé les militants : en janvier, une candidature opposée à celle de Christelle Thieffinne avait provoqué des remous. Son leader : Frédéric Guyonnet, président du syndicat bancaire SNB.

La candidature avait finalement été abandonnée, mais la présence de sa tête de pont aux côtés de représentants du syndicat policier Alliance de la CFE-CGC et de personnalités d’extrême droite avait secoué l’organisation. Depuis cet épisode, les militants ont retrouvé de l’apaisement, palpable lors de ce 39e congrès. Les sujets avec le syndicat policier sont-ils réglés pour autant ? Christelle Thieffinne devra s’y atteler dans un contexte de campagne présidentielle. La nouvelle présidente a par ailleurs déjà indiqué qu’en cas de victoire du Rassemblement National, elle se rendrait aux rendez-vous bilatéraux dans les ministères.

Il reste aussi le dossier de ce petit syndicat de l’éducation, dénommé “Action & Démocratie”, et dont le vice-président est, comme Frédéric Guyonnet, accusé d’une trop grande proximité avec l’extrême droite, ce qu’il conteste. Autre chantier : le dialogue avec la fédération des services publics, qui a refusé de présenter son candidat, André Thomas. Ce dernier avait vivement critiqué la candidature de Frédéric Guyonnet à l’hiver 2026.

Dans un tel contexte, le mot d’ordre de gagner un place dans l’ordre syndical présente l’avantage de fédérer les troupes dans un objectif commun. Jeudi 11 juin, le congrès a élu neuf secrétaires nationaux issus d’une grande variété de fédérations, y compris celle des services publics et de la banque. Un signe de l’unité retrouvée, au moins pour un temps.

Marie-Aude Grimont

Négociation du protocole préélectoral par le RSS : l’employeur doit tout prendre en charge

15/06/2026

Le temps passé par le représentant de section syndicale (RSS) à la négociation du protocole préélectoral doit être payé temps de travail effectif. Ses frais de déplacement sont à la charge par l’employeur.

Quand un délégué syndical (DS) participe à la négociation du protocole d’accord préélectoral, le temps qu’il y passe doit être rémunéré comme temps de travail effectif. Pas question de l’obliger à aller piocher dans ses heures de délégation ! Si ce délégué syndical a dû engager des frais de déplacement, c’est à l’employeur de les prendre en charge. Pas question d’aller piocher dans ses poches ou dans celles de son organisation syndicale !

Qu’en est-il pour un représentant de section syndicale, un “RSS” ?

Un RSS et non un DS

La réponse est donnée par la Cour de cassation dans un arrêt du 3 juin 2026. Elle décide pour la première fois “que les heures passées par le représentant de section syndicale pour négocier un protocole d’accord préélectoral ne sont pas imputables sur les temps de délégation et doivent être payées comme du temps de travail effectif”. Quant “aux frais de déplacement pour se rendre à la négociation du protocole préélectoral”, ils “sont à la charge de l’employeur”.

Dans cette affaire, sous prétexte qu’il s’agissait d’un RSS et non d’un délégué syndical, le tribunal judiciaire avait estimé qu’il revenait à son organisation syndicale de l’indemniser des frais exposés lors de sa participation aux réunions de négociation. Il avait également considéré que l’employeur n’avait pas à rémunérer le temps consacré à ces réunions, même s’il avait autorisé le salarié à s’absenter de son poste de travail pour y participer.

Dans son arrêt du 3 juin 2026, la Cour de cassation censure cette analyse.

La logique de la décision

Il est intéressant de rappeler, même schématiquement, les différentes règles sur lesquelles les juges se sont appuyés pour parvenir à leur décision car cela permet d’en comprendre la logique.

♦ Chaque syndicat qui constitue une section syndicale dans une entreprise d’au moins 50 salariés peut, s’il n’est pas représentatif, désigner un représentant de la section pour le représenter au sein de l’entreprise (article L. 2142-1-1 du code du travail).

♦ Si elles satisfont à certaines conditions d’indépendance et d’ancienneté notamment (art. L. 2314-5), les organisations syndicales qui ne sont pas représentatives sont invitées à négocier le protocole préélectoral et à établir leurs listes de candidats.

♦ Le représentant de la section syndicale est là pour permettre à son syndicat de préparer les élections professionnelles (par exemple, Cass. soc., 18 juin 2025, n° 23-10.857).

♦ Le représentant de la section syndicale bénéficie des mêmes prérogatives que le délégué syndical, à l’exception du pouvoir de négocier des accords collectifs (art. L. 2142-1-1). Plusieurs règles relatives au mandat de DS sont applicables au RSS.

Ces différentes règles forment un ensemble cohérent. Le RSS est désigné pour permettre à son syndicat de préparer les élections professionnelles et la négociation du protocole préélectoral constitue l’une des étapes essentielles de cette préparation.

Donc pour les juges, le représentant de la section syndicale (RSS) exerce bien une mission qui est reconnue par la loi lorsqu’il va négocier le protocole préélectoral pour le compte de son organisation syndicale. Même s’il n’a pas le droit de négocier les accords d’entreprise, son mandat est très proche de celui d’un délégué syndical. Rien ne justifie dès lors qu’il soit traité différemment du délégué syndical en ce qui concerne la rémunération du temps consacré à la négociation préélectoral ou la prise en charge des frais qu’elle occasionne.

► Remarque : il y a quelques temps, il a été jugé qu’un accord d’entreprise pouvait réserver aux seuls délégués syndicaux le remboursement par l’employeur de leurs frais de déplacement (Cass. soc., 18 juin 2025, n° 23-10.857). Dans cette affaire, il s’agissait de frais afférents à des déplacements sans lien avec des réunions convoquées par l’entreprise. La négociation du protocole préélectoral résulte d’une prérogative légale et implique des déplacements imposés par l’employeur. Les frais correspondants doivent donc être pris en charge.

Frédéric Aouate

La violation d’un engagement unilatéral ouvre aussi droit à l’action du syndicat

16/06/2026

Un syndicat peut obtenir réparation d’un préjudice porté à l’intérêt collectif de la profession lorsque l’employeur méconnait un engagement unilatéral pris au bénéfice d’une catégorie de salariés.

La seule violation d’un engagement unilatéral de l’employeur concernant une catégorie de salariés est-elle de nature à porter atteinte à l’intérêt collectif de la profession et, à ce titre, à ouvrir droit à l’action indemnitaire du syndicat ?

C’est à l’occasion de l’examen d’un moyen incident que la Cour de cassation a été amenée à se prononcer sur cette question dans un arrêt du 3 juin 2026.

Une affaire de sous-traitance

En l’espèce, une société s’était engagée, lors d’une consultation de son CSE, à limiter le recours à la sous-traitance pour les activités de livraison et à maintenir les postes de démarcheurs-livreurs. Ces engagements n’avaient pas été respectés, la société ayant accru le recours à la sous-traitance et remplacé certains démarcheurs-livreurs par des sous-traitants.

Sur le fondement de l’article L. 2132-3 du code du travail, un syndicat avait alors demandé réparation du préjudice causé à l’intérêt collectif de la profession du fait de la méconnaissance de ces engagements.

Pour sa défense, la société soutenait que ce texte ne permettait au syndicat d’agir qu’en présence d’une irrégularité résultant de la violation d’une règle légale, réglementaire, conventionnelle ou encore du principe d’égalité de traitement.

► Remarque : l’employeur s’appuyait sur deux arrêts du 22 novembre 2023 qui traçaient la ligne de partage existant, au regard de l’action syndicale, entre intérêt collectif et intérêt individuel. La Cour de cassation y faisait référence “aux irrégularités commises par l’employeur au regard des dispositions légales, réglementaires ou conventionnelles ou au regard du principe d’égalité de traitement”.

Selon l’employeur, la méconnaissance d’un engagement unilatéral ne relevant d’aucune de ces catégories, l’action syndicale devait être déclarée irrecevable.

La Cour rejette cet argument.

Une atteinte à l’intérêt collectif de la profession

Elle affirme clairement que le non-respect d’un engagement unilatéral concernant une catégorie de salariés constitue une atteinte à l’intérêt collectif de la profession. Le syndicat est donc recevable à agir et à solliciter la réparation du préjudice qui en résulte.

La Haute juridiction rappelle également que l’évaluation de ce préjudice relève du pouvoir souverain des juges du fond.

► Remarque : dans cette affaire, le préjudice a été évalué à 50 000 euros.

Cette décision s’inscrit dans le prolongement d’une jurisprudence constante. Comme le souligne l’avocat général, Renaud Halem, dans son avis joint à l’arrêt, il est de longue date admis que l’action d’un syndicat professionnel dans l’intérêt collectif peut être fondée sur le non-respect par l’employeur d’un engagement unilatéral (Cass. soc., 14 juin 1984, n° 82-14.385 ; Cass. soc., 25 juin 1987, n° 83-45.592) ou d’un usage (Cass. soc., 25 mars 1985, n° 83-12.714). Il en va de même lorsqu’un engagement unilatéral concerne, comme en l’espèce, une catégorie particulière de salariés (Cass. soc., 28 oct. 2015, n° 14-11.244).

Géraldine Anstett

Les journalistes dénoncent leur précarisation lors d’une journée nationale

19/06/2026

Manifestation des journalistes le 18 juin 2026 à paris

Alors que deux plans sociaux ont été annoncés ces derniers jours, les journalistes s’inquiètent des effets de l’intelligence artificielle sur leur emploi et leur métier. Réunis en mobilisation nationale jeudi 18 juin, ils tentent avec peu de moyens de lutter contre leur précarisation.

Certes, les volumes de licenciements dans la presse sont sans équivalents avec ceux qui sévissent dans l’industrie. Certes, les difficultés du secteur ne datent pas d’hier, en particulier dans la presse papier qui n’a jamais retrouvé de modèle économique pertinent depuis la numérisation des titres : les ventes des journaux se sont effondrées, et les recettes publicitaires avec. Autant de ressources que les abonnements en ligne sont loin de compenser, tandis que les usages de consommation de presse ont évolué depuis l’arrivée des réseaux sociaux.

En mai 2026, le groupe Infopro Digital a acté la suppression de tout le service de secrétaires de rédactions (ceux qui sont notamment chargés de relire les articles et d’y apporter des corrections). Les plans sociaux se multiplient depuis 2023 chez Prisma Presse avec en 2025 une cinquantaine de salariés licenciés. Dans le groupe de presse régionale Ebra, 300 à 400 postes sont menacés. Depuis décembre 2025, le syndicat national des journalistes (SNJ) a comptabilisé un bon millier de suppressions d’emplois.

Mais la profession de journaliste se trouve sous le coup croisé d’autres phénomènes : l’installation de l’intelligence artificielle dans les rédactions fragilise les emplois et la pratique du métier. Le développement des fausses informations (générées elles aussi avec de l’IA) et d’influences politiques parmi les patrons de presse heurtent la liberté d’informer et l’indépendance des rédactions qui en dépendent.

Pour toutes ces raisons, une intersyndicale (SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes, SGJ-FO, Filpac-CGT, SNPEP-FO – et Info’Com-CGT) a organisé une journée de mobilisation nationale jeudi 18 juin. Après avoir défilé depuis le siège de l’Agence France Presse (AFP) jusqu’au ministère de la culture, les syndicats de journalistes ont organisé des tables rondes à la Bourse du travail, notamment sur les luttes au sein des rédactions.

Ceux qui restent… 

Les journalistes intervenant à cette table ronde partagent un point commun : les plans de suppression de postes dans leurs rédaction. Ces départs contraints nuisent ensuite à ceux qui ont conservé leurs postes mais doivent produire autant avec moins de moyens. “Il fallait réduire la masse salariale mais ils n’ont pas du tout vérifié l’organisation du travail. On s’est rendu compte qu’ils avaient cassé la chaîne de production en supprimant le service de fabrication”, témoigne Diane Segura (CFDT Prisma).

Chez Centre France, qui emploie 1 600 salariés dans 8 titres de presse locaux, 150 postes sont visés. Selon Emmanuel Joulon, délégué syndical SNJ, la vague de licenciements produit un impact secondaire : “Tout en jouant la proximité, ils ont voulu supprimer des agences locales pour créer des bureaux communs à deux départements, avant d’y renoncer. Les salariés doivent donc ‘se projeter dans les territoires’ tous les jours en voiture”.

Des conditions de travail durcies, donc, pour ceux qui ont eu la chance de conserver leur emploi. “On demande au salarié de faire des miracles et au lecteur d’accepter qu’il n’ait plus grand-chose à lire dans son magazine”, s’agace Diane Segura qui dénonce aussi que ce plans sociaux touchent des élus du personnel dotés d’une forte connaissance de l’entreprise et de l’organisation du travail.

Des IA parfois imposées sans consultation du CSE

Chez Infopro Digital, l’affaire de l’intelligence artificielle interne a fait grand bruit. En octobre 2024, la direction a déployé une IA interne de manière unilatérale sans consulter le CSE. Saisi par les syndicats, le tribunal judiciaire a dû lui rappeler l’obligation d’information consultation en cas de nouvelle technologie. La condamnation a été ensuite confirmée en appel en mai dernier.

“Grâce à l’action en justice, on a pu être informés et consultés avec une expertise. A la dernière réunion de CSE, ils s’étaient engagés sur la préservation de l’emploi. Cinq mois plus tard, on a un plan social”, raconte Yann Chérel Martiné, élu au CSE d’Infopro Digital.

Pour l’instant, tous les groupes de presse ne suivent pas le même modèle d’utilisation de l’IA. “Chez nous ils y pensent mais ils restent méfiants. On voit une installation progressive mais on sent qu’ils veulent y aller quand même”, s’inquiète Emmanuel Joulon.

Les pigistes, journalistes invisibles

La situation est encore plus difficile pour les pigistes. Sous les effets de l’inflation, les budgets piges sont réduits dans les rédactions. “Il ne se passe pas une semaine sans qu’un pigiste ne me dise qu’on lui a coupé ses piges”, raconte Nora Bouazzouni, co-présidente de l’association Profession Pigiste. Elle s’inquiète aussi d’une invisibilisation du métier, jamais comptabilisé dans les plans de suppression d’emplois.

Les journalistes en poste manquent, selon elle, de solidarité avec les pigistes, ce qui contribue à les fragiliser. De plus, peu d’entre eux ont recours aux prud’hommes pour dénoncer leur traitement par les directions : “La pige fonctionne à la recommandation, on craint d’être repérés par de futurs employeurs”, explique Nora Bouazzouni.

La situation inquiétante de la presse est également relevée par la sociologue des médias Cégolène Frisque : “Les pigistes cumulent une insécurité professionnelle avec la précarité des revenus. Ils doivent tout le temps reconstruire des collaborations”.

Marie-Aude Grimont