Michaël Sarrey, INRS : “Dans une machine, on ne peut pas calculer le niveau de fiabilité d’une fonction qui utilise de l’IA”
17/11/2025

Michaël Sarrey, chercheur en sécurité des machines à l’INRS
Un nouveau règlement entrera en vigueur dans un an pour assurer une meilleure sécurité des machines. L’occasion pour nous d’interroger un spécialiste sur les liens qui peuvent exister entre le recours à l’intelligence artificielle (IA) et ces questions de sécurité des machines. Entretien avec Michaël Sarrey, chercheur en sécurité des machines à l’INRS, l’institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles.
► Publié en 2023, le règlement Machines 2023/1230 rentrera en vigueur le 20 janvier 2027. Il remplace la directive Machines de 2006 et a pour objectif de renforcer la sécurité et la fiabilité des machines et donc la sécurité des travailleurs. Il clarifie le champ d’application et certaines définitions de la règlementation. Il a aussi pour vocation d’intégrer les risques générés par les technologies numériques et émergentes (robots collaboratifs, intelligence artificielle, cybersécurité, etc.).
L’Union de normalisation de la mécanique (UNM) a récemment publié un guide sur la sécurité des machines et l’intelligence artificielle (IA), auquel vous avez contribué. Pourquoi ce guide ?
Le règlement Machines qui a été publié en 2023 et qui rentrera en vigueur en 2027 intègre cette problématique de l’IA dans les machines. Cet enjeu n’est pas simple à comprendre dans la rédaction du texte réglementaire. Notre objectif (pour l’UNM, l’INRS et les autres parties prenantes) était donc de vulgariser les choses, notamment pour un public de concepteurs ou d’utilisateurs de machines.
Dans le cas où il y a de l’IA dans la machine vous conseillez de commencer par regarder si celle-ci a un impact sur la sécurité ou pas, c’est la première étape ?
Oui, dans le monde des machines, on a l’habitude d’avoir deux systèmes indépendants : un qui s’occupe de la fonctionnalité de la machine et un de la sécurité des personnes. Prenons l’exemple d’une fendeuse à bûches. D’abord, on va s’assurer que notre machine est capable de fendre des bûches. Ensuite, il y a le système relatif à la sécurité, qu’on met par-dessus le système de commande de la machine. Cet autre système de commande est dédié à la sécurité, il a pour finalité de s’assurer qu’on ne va pas blesser les gens qui travaillent avec cette machine. Par rapport à l’IA, il faut s’assurer qu’elle est dans la partie fonctionnelle, et pas dans la partie sécurité.
Et justement, dans le cas où l’IA serait dans la fonction sécurité, que faire ?
À date, on ne peut rien faire. Je m’explique : aujourd’hui, pour une fonction de sécurité, on a des procédures qui nous permettent d’évaluer le niveau de fiabilité de cette fonction de sécurité. Selon le risque, on demande un certain niveau de fiabilité, qui peut être très élevé : si le risque est mortel, la probabilité de défaillance de la fonction de sécurité est de l’ordre de 1 sur 100 millions.
Dans tous les cas, on doit pouvoir calculer le niveau de fiabilité de cette fonction de sécurité pour savoir quel risque elle peut adresser : avoir ce niveau de performance est nécessaire. Or, avec nos IA, on a un souci car mathématiquement, on ne peut pas le calculer. Et cette impossibilité vient de la nature même du système IA, c’est par construction qu’on ne sait pas faire. Comme il n’y a pas vraiment d’issue, la recommandation est de mettre une fonction de sécurité sans IA « au-dessus » de celle qui utilise de l’IA, qu’on ne peut pas laisser seule (ce qui évidemment rend inutile la présence d’IA).
Lors de l’événement organisé par l’UNM le 30 septembre, vous avez cité l’exemple d’une scie pour couper des planches de bois, avec l’idée d’avoir une IA qui permettrait de détecter la présence d’une main devant la lame. Mais en fonction de la couleur de la main ou du port d’un gant, il peut y avoir une défaillance. Ce n’est donc pas possible de déterminer la probabilité de cette défaillance ?
C’est ça, on ne peut pas calculer cette probabilité de défaillance. On a des systèmes de sécurité qui ont un niveau de performance assez faible, par exemple 90%, donc la fonction ne marcherait que 9 fois sur 10. Si on sait le calculer de façon sûre, il suffirait d’en installer plusieurs sur la machine et par redondance, ce serait bon. Mais on doit avoir ce chiffre, quel qu’il soit, et c’est ça qui n’est pas possible avec des systèmes IA.
Pourquoi cette impossibilité ? Pouvez-vous expliquer la nature ou le fonctionnement de ces IA ?
On parle de technologies qui sont basées sur des réseaux de neurones artificiels, c’est-à-dire une sorte d’architecture de programme d’ordinateur qui permet à ces systèmes d’apprendre grâce à des exemples. Ce sont des maths dans un ordinateur donc on sait faire. Mais plus la problématique traitée est complexe, plus les réseaux doivent être gros, avec beaucoup de neurones, qui ont chacun de multiples paramètres à régler. Ces paramètres dépendent du nombre de liens entre chaque neurone. C’est ce qu’on appelle une explosion combinatoire : il faut imaginer un panneau de contrôle avec 100 millions de potentiomètres, donc des boutons à tourner. L’apprentissage revient à tourner tous ces potentiomètres pour les régler. Mais quand on a 100 millions de paramètres, on a beau savoir comment fonctionne chacun des neurones (avec leur paramètres), on ne peut plus rien en faire. C’est tellement complexe que même un ordinateur avec sa propre IA, ne peut pas comprendre comment son petit frère travaille. En résumé, c’est à cause de la multiplicité des paramètres qu’on ne peut pas vraiment comprendre le fonctionnement des IA.
Pour revenir aux machines, en se faisant l’avocat du diable, serait-il possible d’avoir une autre approche que celle de la réglementation aujourd’hui qui serait par exemple un rapport risque-bénéfice, comme c’est le cas dans l’industrie pharmaceutique ?
On rentre là dans une notion un peu philosophique. Dans le monde dans lequel on vit, on a des niveaux de tolérance aux risques qui sont variables. Par exemple, on emmène nos enfants à l’école avec une voiture, ou en vélo malgré le risque routier. Or pour les machines, la réglementation impose que les concepteurs et les employeurs maitrisent les risques ; c’est l’obligation de sécurité. C’est un constat, sans jugement, mais qui constitue la réponse à votre question. Car ce ratio bénéfice-risque reprend l’idée qu’on accepte d’un produit qu’il génère des risques car ils sont bien inférieurs aux bénéfices qu’il engendre. On aurait l’existence d’un risque, pas totalement sous contrôle. La réglementation machine ne fonctionne pas du tout ainsi.
Est-ce que vous voyez quand même dans un futur plus ou moins proche la possibilité d’intégrer l’IA dans une fonction de sécurité d’une machine ?
Des personnes travaillent sur des maths pour réussir à démontrer un calcul de la fiabilité de ces systèmes d’IA. Mais dans l’état actuel de la recherche et avec cette technologie d’IA, je pense que ça va être compliqué. Par contre, on peut imaginer avoir une rupture technologique dans l’IA, avec des systèmes performants mais aussi explicables (pour lesquels on pourrait connaître le niveau de fiabilité).
On pourrait aussi imaginer une autre manière de prouver la fiabilité comme l’utilisation de technologies éprouvées. C’est le fait d’avoir des équipements pour lesquels la fiabilité n’est pas calculée mais dont les fonctions ont tellement été utilisées que l’expérimentation en a prouvé l’efficacité. Pour que ceci puisse se produire avec l’IA, il faudrait que des philanthropes mettent en place des systèmes d’IA de surveillance sur des machines (mais sans en assurer une fonction de sécurité) et recueillent des données de fonctionnement. Par exemple, au bout de 10 ans, on pourrait analyser 1000 machines qui ont tourné avec ce système-là et qui auraient permis d’éviter des accidents si on avait activé ces systèmes. Ainsi, cela permettrait de dire que ce système est éprouvé.
Pensez-vous que les systèmes d’IA pourraient vraiment faire avancer le champ de la sécurité au travail, notamment dans les machines ?
Dans les machines, oui. Avec l’IA, comme avec toute technologie, il existe des usages utiles et d’autres inutiles ou dévoyés (ex. : surveillance des salariés). Mais certaines applications de l’IA dans les machines, comme le fait de détecter la présence d’une main trop proche de la lame d’une scie, permettraient de sauver des doigts.
Propos recueillis par Clémence Andrieu
Une interdiction totale de l’amiante dans le monde diminuerait l’incidence du cancer du poumon au bout de 25 ans
19/11/2025
Les nouveaux cas de cancer du poumon liés à l’amiante – ainsi que des décès et des années de vie corrigées de l’incapacité (AVCI) liés à l’amiante – ont commencé à diminuer environ 25 ans après l’interdiction de l’amiante dans 50 pays, rapportent des chercheurs chinois dans une étude sur la charge mondiale du cancer du poumon attribuable à l’exposition professionnelle à l’amiante de 1990 à 2021 publiée le 30 octobre 2025 dans la revue scientifique Santé environnementale de l’éditeur BioMed Central (BMC).
“Dans les pays fortement touchés par le cancer du poumon lié à l’amiante, comme l’Allemagne, la France et l’Italie, la tendance à la hausse de l’incidence du cancer du poumon, ainsi que des décès et des années de vie corrigées de l’incapacité (AVCI) attribués à l’amiante, s’est stabilisée environ 20 ans après l’interdiction totale de l’amiante”, ont constaté les chercheurs. L’Islande, premier pays à interdire tout usage de l’amiante en 1983, aurait connu une « baisse notable » du nombre de nouveaux cas au bout de 27 ans. En France, l’usage de l’amiante n’est interdit que depuis le 1er janvier 1997. Dans une autre étude chinoise de 2021, des chercheurs avaient déjà constaté que les cas de mésothéliome ne diminuaient généralement que 20 à 30 ans après une interdiction totale de l’amiante.
Alors que “seuls 70 pays ont totalement interdit l’amiante” dans le monde, les chercheurs estiment que “les nouveaux cas, les décès et les AVCI associés à l’exposition professionnelle à l’amiante devraient augmenter dans les années à venir”. Ils appellent à “interdire d’urgence l’utilisation totale de l’amiante à l’échelle mondiale, en particulier dans les régions présentant de faibles niveaux d’indice de densité de population”.
Selon eux, en 2021, 9,4 % des décès par cancer du poumon et 7,2 % des AVCI liées à ce cancer étaient dus à une exposition professionnelle à l’amiante. À eux seuls, les États-Unis, la Chine et le Japon représentaient en 2021 environ 40 % de la charge mondiale du cancer du poumon attribuable à l’exposition professionnelle à l’amiante. La Chine serait le deuxième consommateur et le troisième producteur mondial de chrysotile (l’amiante blanc).
*Les chercheurs ont utilisé les données sur le cancer du poumon issues de la base de données Global Burden of Disease (GBD) 2021, incluant des informations sur les nouveaux cas, les décès et les années de vie corrigées de l’incapacité (AVCI), ainsi que leurs taux standardisés selon l’âge, le sexe et les groupes d’âge. Les tendances temporelles ont été analysées à l’aide de modèles de régression Joinpoint avec des intervalles de confiance (IC) à 95 %. Les données chronologiques sur les interdictions mondiales de l’amiante ont été obtenues auprès du Secrétariat international pour l’interdiction de l’amiante.
Source : actuel CSE
L’Assurance maladie condamnée pour le suicide d’un médecin conseil “débordée par son travail”
19/11/2025
La Caisse nationale de l’assurance maladie (Cnam) a été condamnée jeudi 13 novembre à Strasbourg pour homicide involontaire après le suicide en 2023 sur son lieu de travail d’un médecin conseil, a rapporté l’AFP. Le tribunal judiciaire de Strasbourg a suivi les réquisitions du procureur, qui avait réclamé une amende de 50 000€ pour la Cnam lors d’une audience début octobre.
Le 12 décembre 2023, le docteur Catherine Dumas-Pierog, 44 ans, s’est défenestrée depuis le 3ème étage des bureaux de l’Assurance maladie à Strasbourg, quelques heures après avoir reçu son planning du mois suivant. “Je n’arrive pas à m’améliorer, je n’arrive pas à m’intégrer, je n’en peux plus, je craque, je vous demande pardon”, avait-elle écrit dans un billet manuscrit laissé sur son bureau, selon le signalement de l’Inspection du travail adressé au procureur de la République en octobre 2024 que l’AFP s’est procuré.
À la suite d’une nouvelle organisation et la mise en place d’un nouveau logiciel, la victime s’était trouvée “débordée par son travail”, rendait compte l’Inspection dans son signalement. Cette réorganisation du travail avait fait l’objet en 2021 d’une alerte relative aux risques psychosociaux établie par la médecine du travail qui évoquait “une souffrance au travail de nombreux salariés causée par un management vertical”. Deux semaines avant le passage à l’acte, cette même médecine du travail avait alerté la hiérarchie du Dr Dumas-Pierog du “non-respect des obligations de l’employeur dans le cadre des principes généraux de prévention”.
Son suicide “ne saurait être considéré comme un acte local et isolé”, affirmait l’Inspection, évoquant une “tentative de suicide d’un manager” dans les services parisiens de la Sécurité sociale et une alerte à la souffrance au travail en Bretagne.
Dans un communiqué, la Fédération CFDT de la protection sociale, partie civile au procès, estime que ce jugement “marque un tournant important pour la reconnaissance des risques psychosociaux au sein du régime général de Sécurité sociale” et constitue “une étape essentielle pour rappeler les obligations de l’employeur en matière de santé et de sécurité au travail”.
“Ce jugement vient confirmer que la prévention des risques psychosociaux ne peut être reléguée au second plan, poursuit-elle. Elle doit constituer une priorité absolue dans l’organisation du travail, l’accompagnement des professionnels et l’identification des situations d’isolement ou de surcharge.”
Source : actuel CSE
Les femmes, les moins qualifiés et les personnes nées à l’étranger sont les plus exposés aux horaires atypiques
20/11/2025
Selon un focus de l’Insee publié à l’occasion de son Bilan social 2025, les horaires atypiques concernent pas moins de 48 % des salariés, soit 11 millions de personnes. Autrement dit, c”est près de la moitié du salariat français qui voit au moins partiellement ses heures de travail décalées, fractionnées ou placées régulièrement le week-end.
L’autre enseignement de l’étude est que ces horaires atypiques concernent plus souvent :
- les femmes que les hommes (elles sont proportionnellement plus nombreuses à travailler le week-end) ;
- les personnes peu diplômées : “Les heures décalées le matin et en soirée concernent principalement des salariés peu ou pas diplômés : la moitié des personnes concernées n’ont pas le bac”. C’est le cas notamment des ouvriers non qualifiés ;
- les personnes nées à l’étranger : “Par rapport aux salariés nés en France, ceux nés dans un pays du Maghreb ont 1,9 fois plus de risques de travailler la nuit, 2,2 fois plus en soirée et 1,9 fois plus avec des heures fractionnées, qu’en heures standards”.
Source : actuel CSE
Les agents du nettoyage sont exposés à des situations de travail “difficilement soutenables”
21/11/2025

L’Anses appelle notamment les acteurs du secteur à mettre en œuvre des actions de prévention spécifiques pour les TMS.
Horaires fragmentés, travail physique intense, produits chimiques… Invisibilisés et souvent en situation de précarité, les travailleurs du secteur du nettoyage sont exposés à de multiples risques professionnels “insuffisamment évalués et pris en compte”, avertit l’agence de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) dans un rapport alarmant. Les mesures de prévention dans le secteur seraient par ailleurs “insuffisantes et/ou inadaptées” selon l’agence qui livre de nombreuses recommandations.
Le 13 novembre, l’Anses (agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a publié un rapport sur “l’analyse des conditions de travail des agents du nettoyage et de leurs impacts sur leur santé”, conduite entre 2021 et 2024 (en pièce jointe). En 2019, l’agence s’était autosaisie pour évaluer les risques professionnels et leurs impacts sur la santé des travailleurs de ce secteur. Résultat : les agents du nettoyage sont exposés à des situations de travail “difficilement soutenables”.
L’Anses résume : “Le groupe de travail insiste sur la dimension systémique des facteurs de risques auxquels sont exposés les agents du nettoyage : les spécificités du contexte (population, organisation économique et juridique), les facteurs de risque propres à l’activité ou à son modèle organisationnel dominant (le recours à la sous-traitance) et les difficultés à mettre en œuvre des mesures de prévention alimentent un cercle vicieux particulièrement préjudiciable à la santé d’un groupe de travailleurs vulnérables et nombreux”.
Cette expertise porte uniquement sur les locaux à pollution non-spécifique (bureaux ou halls d’immeubles par exemple), mais cela permet de “considérer la majorité des agents du nettoyage” estime l’Anses.
Temps partiel, précarité et sous-traitance
Les auteurs estiment que la population des agents du nettoyage est comprise entre 1,2 et 1,4 million de salariés en France (soit près de 5 % de l’emploi salarié), avec une majorité de femmes (73,5 %) et une forte part de travailleurs immigrés (20 %). La précarité, le temps partiel, et les bas salaires sont fréquents. Les auteurs distinguent trois catégories d’emploi :
- 600 000 emplois environ (soit entre 43 % et 50 % de l’ensemble) dans le secteur public (établissements scolaires, médico-sociaux, etc.) ;
- 350 000 emplois environ (25 % à 29 %) au sein d’entreprises exerçant d’autres activités à titre principal (hôtellerie restauration, secteur médico-social privé, commerces, industries, etc.) ;
- 500 000 emplois (soit 36 % à 42 %) relevant des entreprises prestataires de propreté (dont 150 000 n’effectuant que de faibles volumes de travail annuels).
La part des salariés externalisés est passée de 18 % du total des emplois du nettoyage en 1982 à plus de 35 % en 2020 (et de 23 % à 65 % des emplois pour le secteur privé). Cette fréquence de la sous-traitance induit « un besoin accru de surveillance qui devrait se traduire, aux yeux du législateur, par une obligation de vigilance à la charge des donneurs d’ordre » et un besoin de coopération entre les donneurs d’ordre et les entreprises de nettoyage, estiment les auteurs. De même, le suivi médical des agents de nettoyage “est rendu complexe du fait même de leur activité, souvent multisites, fréquemment multi-employeurs et dépendant ainsi de plusieurs services de santé au travail”.
Cumul de multiples risques
Les travailleurs de ce secteur sont exposés à de multiples risques, dont une première catégorie qui est directement liée à l’activité de nettoyage en elle-même l’intensité physique du travail (avec une prévalence de TMS largement documentée) et une exposition aux produits chimiques.
Pour ce dernier, les auteurs notent “un niveau de preuve élevé d’un impact du travail de nettoyage sur l’asthme (en lien avec l’exposition aux produits de nettoyage et de désinfection, dont des agents sensibilisants et des agents irritants, en particulier quand les produits sont utilisés sous forme de sprays) et les dermatites”. L’impact du travail de nettoyage sur les autres pathologies nécessiteraient davantage d’études, selon l’Anses.
Concernant le risque chimique, l’Anses déplore que “les fiches de données de sécurité (FDS) des produits de nettoyage utilisés sont parfois incomplètes ou inexactes et ne mentionnent pas toujours l’ensemble des substances contenues”. De quoi freiner la mise en œuvre d’actions de prévention pertinentes sur le risque chimique. Les agents du nettoyage connaissent par ailleurs une surexposition au risque routier et aux agents biologiques.
Réaliser un “sale boulot” provoque une forme d’invisibilisation du travail, une assimilation à des tâches ingrates et parfois une situation d’infériorisation
Seconde catégorie de risques : ceux liés aux organisations de travail. Notons d’abord que les risques liés à l’activité en elle-même et aux organisations de travail sont liés. “L’intrication entre les risques liés à l’activité physique, les facteurs organisationnels et les dimensions psychologiques et sociales des activités de nettoyage est soulignée dans la littérature et a été relevée lors des auditions”, précisent les auteurs.
Ils relèvent la nature des temps de travail, la régulation des cadences de travail, les situations d’isolement, l’existence de rapports sociaux inégalitaires (en termes de revenus ou de statuts sociaux) et l’insécurité de la relation d’emploi comme étant les principales problématiques liées à l’organisation du travail. Lesquelles sont davantage marquées lorsque l’activité est externalisée.
Dans le détail, les horaires fragmentés et atypiques sont notamment à l’origine de “dysrythmies alimentaires, d’une augmentation des risques cardiovasculaires et, enfin, de troubles nerveux pouvant aller de la simple irritabilité jusqu’à des états dépressifs”. Quasiment tous les facteurs de RPS (risques psychosociaux) sont présents :
- l’intensité et le temps de travail, le manque d’autonomie et de marge de manœuvre ;
- les rapports sociaux et la reconnaissance au travail : “La position sociale des travailleurs du nettoyage en charge de réaliser un “sale boulot” est marquée par trois difficultés : une forme d’invisibilisation du travail, une assimilation à des tâches ingrates et parfois une situation d’infériorisation” ;
- les conflits de valeur : “L’intensification contribue également à la dégradation du sens du travail par des difficultés à “bien faire” son travail et impose aux agents des compromis entre qualité du travail et efficacité.”
- et l’insécurité de l’emploi.
Notons enfin un contexte de travail isolé qui peut être “à l’origine d’accidents graves ou de troubles psychosociaux dans un contexte de faible soutien social pour les agents du nettoyage” et qui “rend difficile l’activité syndicale et les échanges socioprofessionnels”.
Un état de santé déclaré plus « mauvais » que celui des ouvriers
Cette poly-exposition se traduit par une sinistralité élevée avec notamment :
- une fréquence et une gravité pour les accidents du travail plus importantes que pour la moyenne de l’ensemble des salariés ;
- un taux de travailleurs ayant une maladie professionnelle reconnue deux fois plus élevé que chez l’ensemble des salariés ;
- des licenciements pour inaptitude près de deux fois plus fréquents dans cette population que pour l’ensemble des CDI ;
- une prévalence élevée de TMS (notamment lombalgies, pathologies au niveau des épaules, canal carpien et genoux) ;
- une forte proportion de maladies respiratoires et dermatologiques, et de problèmes de santé mentale.
Ainsi, cette population est caractérisée par “un état de santé déclaré apparaissant plus mauvais que la moyenne des salariés ou que celle des seuls employés et ouvriers, qui engendre un risque accru de perte d’emploi et de désinsertion professionnelle pour inaptitude”, souligne l’Anses.
Quelles recommandations ?
Face à ces constats, l’agence recommande notamment de :
- faire évoluer les modalités d’organisation des temps de travail pour avoir des activités de nettoyage en journée ;
- faciliter l’accès des agents du nettoyage aux dispositifs de prévention, notamment par le biais de formations qui doivent être adaptées aux spécificités de la population concernée ;
- mettre en œuvre des actions de prévention spécifiques pour les TMS (troubles musculosquelettiques).
Pour les activités externalisées, l’agence préconise notamment de :
- rappeler l’obligation de vigilance du donneur d’ordre en matière de respect de la législation du travail ;
- renforcer les responsabilités des donneurs d’ordre dans la prévention des atteintes à la santé (s’inspirer du dispositif pour le travail temporaire, dans lequel l’entreprise utilisatrice est responsable des conditions d’exécution du travail et notamment les dispositions sur la durée du travail, les repos et la santé et la sécurité au travail par exemple) ;
- encourager les instances de dialogue des donneurs d’ordre à intégrer les activités sous-traitées pour les aspects liés à la santé au travail ;
- étudier la possibilité d’une évolution des modalités de calcul des taux de cotisations AT/MP, afin d’en répartir le coût entre prestataires et donneurs d’ordre de façon similaire au secteur de l’intérim.
Clémence Andrieu